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L'Ecole Freudienne |
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Penia et Poros : du récit mythique à l'événement historique.
Docteur Solange Faladé
Conférence prononcée en Janvier 1995 par le docteur Solange Faladé en Martinique . " Je suis heureuse ce soir de pouvoir m'adresser aux Martiniquais dans ce pays où, il y a un siècle, résida celui qui fut le père de mon père, Béhanzin roi d'Abomey. Maître (1) qui me faites l'honneur de venir m'écouter, je vais aujourd'hui tenter de parler d'un autre événement historique, événement actuel : la rencontre de Nelson Mandéla et de Frederic De Klerk. Mais, auparavant, je vais vous rapporter le commentaire que Lacan fait du banquet de Platon au cours de l'un de ses séminaires sur le transfert. Et je m'arrêterai tout particulièrement au discours de Pausanias, discours sur le riche, et sur ce que Lacan tire de ce discours, concernant le mythe de Penia et de Poros. Deux positions subjectives : le pauvre, le riche. Penia, la pauvresse, ne pouvait assister au banquet des dieux, banquet donné en l'honneur de la naissance d'Aphrodite. Ceci ne la découragea pas. Elle se mit en route, s'échina, se donna beaucoup de mal, prit sur le chemin tout ce qu'elle pouvait prendre et arriva sur les lieux du banquet, au moment où s'en allait Poros, le riche. Celui-ci, plein de ressources, quittait la salle du banquet, enivré du nectar des dieux. Penia s'avança vers lui, le rencontra dans le jardin, où celui-ci était venu se reposer, le jardin des dieux, et, de cette rencontre, elle fut grosse de l'Amour... Ce qui est là, nous dit-on, dans ce mythe, porte témoignage de ce qui rend possible la communication entre les dieux et les humains. Lacan met en exergue deux positions subjectives : le pauvre, celui qui est dénué de tout, d'une part ; le riche, celui qui a toutes les ressources, d'autre part. Et il m'a semblé que Nelson Mandéla et Frederic De Klerk étaient là, dans leurs positions que nous avons eu à connaître, illustrant ces deux positions subjectives. Je tiens tout de suite à dire qu'il ne s'agit pas là d'une psychanalyse appliquée, qu'il n'est nullement question de considérer ce qui peut être symptôme ni chez l'un, ni chez l'autre. C'est de tout à fait autre chose dont il est question. Nelson Mandéla, d'ascendance royale, décida un jour de faire une coupure parce que, nous dit-il, dans ses Mémoires dont la traduction sort demain, parce que, nous dit-il, il ne voulait pas du mariage qui lui était préparé. Il y a donc une coupure avec ce que l'on peut appeler son milieu II devient avocat. Mais cette coupure ne veut nullement dire qu'il y a rupture avec son peuple, avec ce qu'il est. Au contraire, il a compris, il prend la lutte en main. Et vous savez ce qu'à été cette lutte de longues années. Vous savez ce que, avec ses compagnons de route, il a pu réaliser. Et vous savez aussi que c'est, véritablement, une condition de pauvre qui lui a été réservée. II a dû vivre pendant vingt-sept ans sans ressources, démuni de toute liberté, ayant à mener une véritable vie de bagnard, ayant à casser des cailloux en plein soleil, enfin, vivant comme véritablement vit le pauvre. Mais ceci ne le découragea pas. Au contraire. Et il continua la lutte à sa façon, là où il était, avec ses compagnons. Et vous savez ce qu'il en résulta, c'est que, le monde entier fut pris à témoin, c'est que le monde entier, par l'embargo qui a été imposé au gouvernement de son pays, fit savoir que leur lutte était la lutte de tous les hommes libres. Donc Mandéla, avec ses compagnons, eut à s'échiner, comme la pauvre Penia dut le faire, pour pouvoir, à son tour, être admis au banquet des dieux. Voici pour Mandéla. Voyons Frederik De Klerk. On ne peut pas ignorer que sa condition sa position subjective, c'est la position du riche. Du riche de par le groupe social qui était le sien. Du riche qui, véritablement, avait en main toutes les ressources puisque le pouvoir suprême était entre ses mains. Frederic De Klerk était véritablement dans la position de Poros. Et je crois qu'il y a à lui rendre hommage. Et on ne peut pas, à mon avis, lui trouver d'autres qualificatifs que ceux avec lesquels Mandéla lui-même a répondu aux journalistes qui l'interrogeaient lors de la visite de François Mitterrand : " Frederik De Klerk nous le trouvons admirable ! " Effectivement, admirable, il l'est ! Et pourquoi ? Je reviens un instant à l'enseignement de Lacan et à ce que, nous autres psychanalystes, connaissons bien. Pourquoi est-il admirable ? C'est parce que le riche, parce qu'il est riche, parce qu'il a, ne peut pas être du côté de qui donne, du côté de qui peut aimer. Aimer, c'est donner ce qu'on n'a pas et c'est bien le pauvre qui peut le faire. Alors, qu'a-t-il fait, De Klerk pour qu'on puisse le trouver admirable aujourd'hui ? C'est que lui qui avait la jouissance, qui avait la puissance, qui était à ce moment-là celui qui pouvait tout décider, il a compris - et je pense que pour lui aussi il y a eu un véritable parcours, tout comme pour Mandéla - lui a saisi qu'il fallait qu'il renonce à quelque chose de cette jouissance, de cette jouissance qui les enfermait, lui et les siens, sur eux-mêmes. Et je me permets le jeu de mot de Lacan : «Jouissance » - «jouis » « sens. » Il faut que ça puisse devenir « Jouissance » avec les deux possibilités d'entendre le sens et le fait de pouvoir jouir de quelque chose, dans ce sens qui veut dire qu'on a accepté une perte. Le sens, Lacan y insiste, c'est ce qui permet la communication. C'est ce qui fait que, avec l'« Autre », on peut échanger. Car l'« Autre », s'il n'est pas pour autant le même, c'est quand même celui avec qui on peut trouver des signifiants tels, qu'une relation, qu'une communication puisse se faire. Donc, de part et d'autre, il y a eu parcours. Et d'abord, pour Nelson Mandéla, lui-même. Son livre, il l'intitule : Long walk to freedom. C'est vrai, il y a eu là un parcours tel qu'on peut penser - c'est quelque chose qui se rapproche de ce qu'on peut voir au cours d'une analyse - qu'il y a eu sûrement des mutations. Mutations subjectives chez cet homme qui a dû vivre là, replié. Mais pas replié sur lui-même, puisqu'il était ouvert et continuait à être ouvert aux souffrances des siens. Longue marche, un parcours qui fait que, à un moment donné, un moment tout à fait décisif, Mandéla a pu passer sur beaucoup de choses, et a accepté cette main que lui tendait De Klerk. C'est là, la rencontre. Et, à partir de ce moment-là, on peut dire que, de part et d'autre, ces deux personnalités ont dû faire, chacune de son côté, effort sur elles-mêmes. Faire en sorte que ce qui pouvait les séparer, ce qui pouvait encore les diviser, empêcher un dialogue constructif, puisse être mis de côté pour que se mette en place, semaine après semaine, discussion après discussion, rencontre après rencontre ce qui a permis ce que l'on vit aujourd'hui en Afrique du Sud. Rencontre oui ! Nelson Mandéla et les siens ont pu imposer, exiger, que leur fût reconnu ce qu'un homme doit pouvoir posséder, c'est-à-dire la dignité : vivre comme un homme doit vivre. Et vous savez que l'une des premières choses exigées par Mandéla fut le droit de vote. A partir du moment où le dialogue s'est installé, à partir du moment où celui qui possédait a dû reconnaître, chez l'autre -chez l'autre qui n'était pas le même, certes -, des possibilités d'identification, à partir de ce moment-là, Mandéla a pu exiger ce droit de vote. Et vous vous souvenez de ce qu'a été ce jour extraordinaire, ce jour qui a duré plus d'un jour, où toute l'Afrique du Sud - tous ceux qui habitent ce pays, qu'ils soient de la brousse, de la ville ou de la campagne, qu'ils soient blancs, qu'ils soient noirs, qu'ils soient indiens ou métis -, où tous ont déposé, dans l'urne, leurs voix, leurs votes.
A partir du
moment où fut reconnu ce qui était, là, exigé de
par ces hommes qui avaient lutté pendant tant
d'années, Nelson Mandéla a pu poser ce qui va de
soi, ce qui s'appelle les droits de l'homme. II a
pu exiger que tous, tous ceux-là qui étaient dans
ce pays puissent jouir de ces droits. Droit de
vote, nous venons de le voir, mais aussi droit à
l'éducation. Mais, avant d'en arriver là, il y
avait encore un chemin à parcourir. Et ce chemin
qu'ils continuaient à parcourir, chacun de son
côté, certes, mais pouvant avoir un dialogue ce
chemin fut marqué par la reconnaissance.
Reconnaissance qui leur rapporta à chacun le prix
Nobel. Leurs discours furent différents. Mais peu
importe. Ce qui comptait c'était qu'ils étaient
là, à l’oeuvre, pour que quelque chose de jamais
connu puisse se réaliser dans ce pays. Le résultat
du vote, vous le connaissez : Nelson Mandéla fut
porté à la présidence. Et je crois que, là, il a
fait preuve, avec tous ceux qui ont lutté avec
lui, d'une véritable intelligence politique, au
sens noble de la politique. Au lieu de faire comme
on le craignait un Etat noir, il a proposé un Etat
multiracial et, ce faisant, il rompait totalement
avec ce que jusqu'alors on leur avait imposé
puisque l'on voulait faire de ce pays, qui était
le leur, un Etat blanc. Je me souviens d'une phrase prononcée par une enseignante française qui était en Afrique du Sud depuis un certain nombre d'années, qui enseignait la philosophie, et qui était interrogée dans les semaines qui précédaient le vote. On lui demandait si elle resterait ou si elle quitterait ce pays. Elle a répondu qu'elle resterait mais à une condition, qu'elle ne lise pas dans les yeux des Noirs la haine. Effectivement, si elle avait lu cette haine dans les yeux des Noirs, elle aurait été confrontée, elle-même, à ce moment-là, à ce que de haine elle pouvait porter. C'est-à-dire que la question de l'identification se serait posée d'une façon telle que ça aurait été désastreux. Je crois que, là, Mandéla et les siens ont fait preuve d'une très grande intelligence politique, d'une très grande connaissance de ce qu'est l'homme.
Alors j'en
reviens à cet état multiracial, car beaucoup se
sont posé des questions, ont essayé de savoir
pourquoi, État Multiracial. Je n'ai reçu
aucune confidence de Mandéla et des autres, mais
je pense que la question de la race doit être
pensée autrement que de la façon dont elle était
pensée jusqu'à ce jour. On est autre, mais autre semblable et, si on respecte cet autre semblable, on respecte aussi sa façon de jouir. Et c'est, je pense, là, un des points importants pour nous, qui doit nous faire réfléchir, qui doit nous permettre de faire en sorte que chacun d'entre nous, avec nos façons autres de jouir de ce que la vie nous apporte, nous puissions continuer à dialoguer les uns avec les autres.
Je crois que
l'on n'insistera pas trop sur ce point. Et je
pense que si Mandéla n'avait pas su faire en sorte
que tous comprennent qu'ils pouvaient être
ensemble à la table du banquet et sans pour autant
exiger que l'autre jouisse de la même façon,
peut-être qu'on aurait connu ce qui était
tellement craint, cette explosion de vengeance que
l'on peut comprendre, après tout, quand on sait ce
qu'a été la vie de ces hommes, de ces hommes qui
n'étaient pas considérés comme des hommes, qui
étaient véritablement des sous-hommes, à qui on
imposait une condition si avilissante de vie. Je
ne sais pas si la psychanalyse apporte beaucoup
plus que ce que je dis là, mais ce qui, moi, m'a
intéressée, ce qui, moi, m'a frappée dans ce qui
se jouait là, à quelques milliers de kilomètres de
nous, c'est ce que ces deux hommes, chacun avec ce
qui était son héritage, ce que ces deux hommes ont
pu permettre, ce que ces deux hommes ont pu
éviter.
Et je
crois que, aujourd'hui, lorsqu'on suit cette
actualité, on voit combien il est nécessaire, pour
ceux-là qui sont arrivés à acquérir, et à quel
prix, cette dignité d'homme, combien il est
nécessaire pour eux de savoir continuer à
instaurer le dialogue. Je sais que c'est une des
choses qui posent question pour certains, de voir
tout le prix que Mandéla semble accorder
aujourd'hui encore au dialogue avec ceux-là qui,
dans leur entêtement, se demandent si, nous autres
Noirs, nous sommes des êtres parlants, des
hommes. Si j'étais poète - et je dois dire, avec Lacan, que je ne suis pas poète assez -, j'essaierais d'entonner un chant à la gloire de ces hommes. Mais nous ne pouvons pas. Je m'arrêterai là ! "
(1) La conférencière s'adresse à Aimé Césaire, présent, ce soir-là, dans l'auditoire.
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