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« De l’inentendable de son discours à la continuité de son apport »

Depuis quelques années, l’hôpital psychiatrique a subi divers remaniements conduisent à se poser cette question : l’hôpital psychiatrique peut-il encore être un lieu d’asile. Le dossier du Bulletin de psychologie que nous avons dirigé avec Robert Samacher partait d’une problématique : comment ces changements influencent les interventions des psychologues cliniciens (référés à la psychanalyse) et les conduisent à faire évoluer leurs pratiques ? Ce questionnement s’est prolongé, avec les échanges des membres de l’association Klinikê, vers la place de la psychanalyse en institution aujourd’hui.

La psychanalyse en institution aujourd’hui
Association KLINIKE, Nantes - 29 mars 2014

Les remaniements de l’hôpital psychiatrique ont débuté notamment par une fermeture de lits d’hospitalisation, ce dans un souci comptable et non dans le cadre d’une réflexion soignante telle qu’elle a pu être menée à partir de la fin des années soixante. Cette réflexion soignante, des années 60-70, s’appuyait sur les apports de la psychothérapie institutionnelle, et soutenait l’idée de suppression de lits d’hospitalisation dans le but d’abolir les fonctionnements asilaires, d’ouvrir l’hôpital vers la cité, avec la création de structures intermédiaires, la promotion de suivis ambulatoires que soutenait une politique de secteur centrée sur la proximité du soin. Le contexte actuel de suppression des lits ne s’articule pas avec la philosophie de cette politique de secteur.
La fermeture des lits qui s’est prolongée depuis une dizaine d’années, ne s’est pas accompagnée d’une réflexion sur les possibilités concrètes d’insertion dans la cité des personnes présentant des troubles psychiques ; il y a une absence de structures spécifiques d’accueil ; d’autre part, quels sont les conditions pour qu’un sujet psychotique puisse trouver un lieu pour vivre ?

Il y a aussi à prendre en compte les transformations du discours psychiatrique, et notamment la création du terme de « santé mentale ». On parle de santé là où il s’agit de « maladie ».
Venant supplanter celui de « psychiatrie », le signifiant « santé mentale » a partie liée avec une lecture médicalisée, à tendance comportementale, des « troubles mentaux », qui conduit à la médication systématique des patients ou à l’augmentation des sismothérapies, ou encore à l’augmentation de l’utilisation des chambres de soins intensifs, et donc au traitement du seul comportement dérangeant, dans le but de normer l’individu, ce toujours dans l’optique de le faire sortir au plus vite de l’hôpital. Une telle conception trouve une caution dans l’idéologie qui sous-tend le Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders (D.S.M.), manuel imposé comme modèle universel par l’Association Américaine de Psychiatrie (A.P.A.) et dont de nombreuses études ou prises de position ont montré la dimension réductrice. Au fil du temps, le DSM-III et ses éditions ultérieures ont engagé une réforme de la nosographie psychiatrique qui donne une place centrale à la quantification, aux outils statistiques et au découpage en terme de symptômes, garantes d’une pseudo-intention scientifique, dans la visée d’un rattachement plus solide de la psychiatrie à la médecine, dont elle s’était éloignée dans les années 1970 en se rapprochant de la psychanalyse [1] . Nous assistons aujourd’hui en France aux développements historiques d’une telle logique, qui est de surcroît soutenue par le mercantilisme de l’industrie pharmaceutique. Le D.S.M. semble offrir une garantie d’efficacité en résorbant la complexité de la clinique et séduit en accolant un trouble à un traitement qui le solutionne, comme le montrent bien les débats récents concernant le DSM V.
Par un solutionnisme séduisant, fascinant, le D.S.M. s’est établit comme un pouvoir dans le champ du savoir, savoir qui n’est plus, dès lors, en voie de production, de création, mais qui tend à être figé dans un discours qui catégorise des troubles pour les classer dans un ordre comptable. Les termes « névrose » et « psychose », entendus comme structures renvoyant à des modes de fonctionnement et des manières d’être, sont rejetés, plus particulièrement la psychose, telle que la clinique psychiatrique et la psychopathologie ont pu traditionnellement l’isoler, sous les formes de la schizophrénie, de la paranoïa ou de la PMD. Les signifiants de la psychopathologie des psychoses permettent pourtant bien souvent de nommer ce qui est rencontré par les soignants sous des formes discordantes, insensées, angoissantes ou sidérantes. Dans une référence à la psychanalyse, la question de la structure est essentielle en tant que permettant de se repérer dans un champ transférentiel, dans une clinique qui prend en compte un sujet de la parole et donc une adresse à l’Autre.

Il y a une histoire des signifiants, celui de « psychose » a pris un certain poids. Il pèse sur la manière dont on peut considérer le patient. Il tend à être synonyme de gravité et de chronicité, et peut mettre à mal une position optimiste et idéaliste, position qui n’est pas sans refuser le réel auquel nous confronte la psychose ou l’autisme.
Une des critiques de la nouvelle politique managériale quant à l’hôpital psychiatrique concerne justement la chronicité. Vecteur de coûts, celle-ci reste désignée comme le grand problème d’une psychiatrie considérée comme responsable, du fait qu’elle serait non seulement impuissante à soigner mais aussi serait génératrice de cette même chronicité en favorisant l’enfermement. Concernant l’enfermement, s’est développée la notion de droit des malades dans la réforme des soins sous contraintes. Sous couvert de droit des patients, on met en place tracabilité, risque zéro, et du coup la contrainte se retrouve du côté de la psychiatrie, forcée de rendre des comptes. N’y a-t-il pas aujourd’hui une mise en question de la fonction symbolique du médecin, notamment de sa fonction de nomination par le diagnostic, lié aussi à une suspicion actuelle quant au savoir dans la façon dont il est noyé sur la toile, sur le web ? Le savoir de la psychanalyse devient lui aussi un parmi d’autres dans cette vaste entreprise de poubellication qu’est Internet, où tend aussi à se retrouver dévoyée la fonction symbolique de la publication, dans tous les champs de la culture…

Désigner l’institution psychiatrique comme responsable de la chronicité, c’est méconnaître la clinique des psychoses : la tendance à l’immobilisme participe souvent, d’abord, du processus de la psychose, du négativisme ou du retrait autistique propre au schizophrène (il y a un hors-temps propre à la psychose). C’est aussi ne pas accepter que ces sujets aient pu trouver refuge à l’asile pour leur bien au lieu d’être en errance au dehors. On a pu voir apparaître, au sein même de l’hôpital, des structures de prise en charge de « patients institutionnellement dépendants », qui, si elles semblaient reconnaître les effets de l’institutionnalisation sur les sujets psychotiques, avaient pour mission de « placer » ces patients dans le champ médico-social, à moindre coût, parfois au mépris de la position du sujet. Si certains patients ont pu bénéficier de ces placements, force est de constater qu’il y a des sujets psychotiques qui ne peuvent être pris en charge ailleurs qu’à l’hôpital, c’est-à-dire là où un cadre de soins peut être proposé. C’est aussi que le sujet de la psychose, qui peut être en défaut de jugement, de discernement, quant à ce qui est bon pour lui [2], peut se trouver suspendu aux exigences de l’Autre, d’un grand Autre pour lui non barré, non marqué par la castration…

Donc, si les services ont vu disparaître ceux que l’on appelaient les « chroniques », au fil des années de nouveaux « chroniques » sont apparus, c’est-à-dire des patients qui ont besoin d’une prise en charge en institution et/ou dont on ne veut pas ailleurs. Ils sont moins visibles : du fait que les hospitalisations courtes sont le mot d’ordre, ils sortent puis reviennent, bien souvent plus mal en point car ne pouvant bénéficier du temps qu’il leur faut, en tant que sujet, pour se stabiliser. Nous sommes dans l’époque où D.M.S. (Durée Moyenne de Séjour) rime avec D.S.M.. Dans une telle logique, la temporalité du sujet est niée. Et quand est il de la temporalité dans la psychose puisque le défaut d’articulation symbolique tend à en faire un sujet sans histoire ?

Du fait de la diminution forcée des durées de séjour à l’hôpital, nous observons aujourd’hui des phénomènes de trans-institutionnalisation [3] (Samacher, 2009), c’est-à-dire des mouvements de déplacements - quand ce n’est pas d’errance – des sujets entre les hôpitaux, les secteurs social et caritatif et la prison . Il y a une attente des pouvoirs publics de prises en charge de patients psychotiques par le secteur médico-social moins coûteux, mais ce dernier reste en difficulté face à des pathologies pour lesquelles il n’est pas formé. La question du logement en vient à constituer aujourd’hui le souci majeur de la psychiatrie et se révèle dès lors un bon analyseur des tensions actuelles qui traversent son champ (comme le montre aussi les projets actuels d’hospitalisation à domicile). Les réformes de l’hospitalisation sans consentement, en promouvant les suivis ambulatoires sous contrainte, viennent alourdir le constat d’une psychiatrie laissée pour compte dans un vaste mouvement de réduction des déficits de l’hôpital public et de désinvestissement des pouvoirs publics. Quelle place reste-t-il pour la psychanalyse dans une telle logique ? Quelle place pour une éthique du désir et le respect du sujet entendu dans sa parole et sa singularité ?

Il eût aussi, en 1992, la réforme de la formation infirmière, avec la disparition de la spécialisation en Psychiatrie. Les jeunes infirmiers sont insuffisamment armés et manquent de repères dans la clinique psychiatrique. N’ayant pas le recul que peut apporter le fait de nommer ce à quoi ils sont confrontés et moins bien soutenus par des médecins psychiatres eux-mêmes happés par la commande sociale du tout sécuritaire ou l’obligation de résultats, les jeunes infirmiers peuvent se réfugier dans des positions défensives et ne pas faire preuve d’ouverture devant l’étrangeté de la folie. On peut ainsi s’apercevoir que nombre de jeunes infirmiers n’ont jamais entendu parler de la psychothérapie institutionnelle, dont les signifiants pourtant continuent à exister en psychiatrie (« soignant », « soigné », « réunion institutionnelle », « atelier »,...) mais tendent à perdre leur sens. Mais dans le contexte actuel, les infirmiers sont contraints à d’autres priorités : des conditions de travail de plus en plus difficiles, particulièrement du fait de la réduction des postes, réduction qui met à mal la notion d’équipe. En nombre restreint et appelés à suppléer dans d’autres unités où manque du personnel, les infirmiers se voient aussi contraints à plus de tâches administratives par la logique de transparence qui leur est imposée. Ils tendent ainsi à ne plus se retrouver dans un collectif et ceci met en question l’intervention du clinicien au niveau des soignants. Que devient alors le travail institutionnel qui permettait une écoute du transfert de l’équipe envers les patients dont ils ont la charge ? Ce problème se pose aussi du côté de l’intervention auprès des soignés quand, de par les hospitalisations courtes, le temps manque pour nouer une relation transférentielle ou que, du fait de la porte tournante permanente qu’est devenue l’hospitalisation, un collectif de patients ne se forme pas. C’est l’articulation même entre soignants et soignés qui tend à devenir caduque, jointure pourtant essentielle d’analyse des enjeux transférentiels qui pouvait conduire, pour les soignants, à une prise de distance face aux spécificités des dites « pathologies mentales », et en premier de la psychose ; et pour les soignés, à un possible consentement au soin pouvant déboucher sur une subjectivation de leur présence en ce lieu d’asile. Face à ce paysage moderne de la psychiatrie, à l’heure de la remédiation cognitive et de l’éducation thérapeutique, quelle place pour la psychanalyse ?

Heureusement, ce sujet aujourd’hui refoulé fait retour sous diverses formes, dans le malaise des soignants, dans les résultats peu reluisants, si on veut bien se l’avouer, de cette politique de réduction des hospitalisations, réduction au point que l’on ne prend même plus le temps de soigner le patient, de le rencontrer en temps que sujet. C’est là que la psychanalyse retrouve et conserve sa place. En poursuivant le travail entamé avec le dossier du Bulletin de Psychologie, un questionnement s’est, pour ce qui me concerne, dessiné : qu’est ce que la psychanalyse en institution ? Comment est-elle possible en institution ? En quoi dérange-t-elle ? Qui a-t-il d’inentendable dans son discours ? Je vous fais part de mes réflexions.

Qu’en est il du discours de la psychanalyse ? Lacan a distingué quatre discours (du maître (qui est le discours de l’inconscient), de l’hystérique, de l’universitaire et de l’analyste). Il y a un discours sur la psychanalyse, à partir de la psychanalyse, un discours qui peut être hystérique, de maîtrise, universitaire,…(ce que Lacan dans les Ecrits appelle « les vérités répandues de la psychanalyse » [4])… Il n’y a pas de discours de la psychanalyse, il n’y a pas d’enseignement de la psychanalyse, en dehors de la cure et du transfert de travail dans une école. C’est l’acte analytique qui fonde la transmission de la psychanalyse. Il y a le discours de l’analyste, le discours qu’institue l’analyste dans la cure, de par la position qu’il prend (cf Freud qui se met à écouter les hystériques, qui se décale en ne répondant pas à la demande, par exemple d’un point de vue médical) – donc il y a le discours de l’analyste dans la cure, dans la façon dont il met au travail l’inconscient.
Le discours de l’analyste peut il exister en dehors de la cure psychanalytique, en dehors du dispositif, du cadre, du traitement psychanalytique ? Autrement dit, comment la psychanalyse peut s’instituer en institution ? Ceci renvoie à une question qui traverse l’histoire de la psychanalyse, celle de l’institutionnalisation de la psychanalyse. Quel lien social pour les psychanalystes si un groupe de psychanalystes ne peut se fonder comme une société, avec une hiérarchie, un leader, un idéal, puisque le vide de la Chose a à être pris en compte ? Or, ce qu’une institution met en place et ce autour de quoi elle tourne, c’est un idéal du soin, une organisation collective hiérarchisée, avec des relations de pouvoir…
Cette question de l’institutionnalisation de la psychanalyse fait écho à une autre question nodale, qui en est comme le répondant : qu’est ce qui garantit le psychanalyste ? D’où, de quoi, s’autorise t il ?
On peut répondre déjà : d’une cure psychanalytique personnelle.
Lacan apporte cette quasi formule, pour mettre au travail la communauté analytique et s’opposer à toute idée qu’une commission, qu’un jury, pourrait juger du bon psychanalyste (de la même manière que le discours commanditaire qui vient aujourd’hui peser sur l’institution vient obliger (de façon surmoïque) aux bonnes pratiques) : l’analyste ne s’autorise que de lui-même, et de quelques autres, ajoute-il plus tard. C’est du désir que se fonde son acte.

Donc, d’où et comment l’institution de la psychanalyse est-elle possible en institution, sachant que psychanalyste n’est pas une profession, et donc qu’il n’y a pas, qu’il ne peut pas y avoir un statut professionnel spécifique du psychanalyste (puisqu’il n’y a pas de diplôme, de grille de salaire,…).

Il y a quelque chose de radicalement subversif dans la psychanalyse, qui est lié aussi à on pourrait dire son objet, l’inconscient avec ce qu’il emporte de réel, avec ce qu’il porte du désir dans son articulation au manque, et cette subversion est telle qu’elle nécessite de se décaler de tout discours normé, ce qui devient bien compliqué, dérangeant, dans nos nouvelles institutions marquées du « politiquement correct » et de la novlangue du management et de l’évaluation, qui n’y entend que d’un point de vue binaire : à chaque problème sa solution, comme on dirait à chaque symptôme son traitement. On bouche les trous, on rejette l’espace vide, l’entre-deux où peut naître la parole. Comment comptabiliser la rencontre informelle, le temps passé dans un couloir ou au téléphone à écouter un sujet psychotique pour qui l’on sait que c’est tout de suite, maintenant, qu’il y a à l’accueillir ?…

Heureusement, nos institutions sont celles où quelque chose résiste à cette normalisation, l’inconscient résiste à cette normalisation, le sujet du désir résiste [5]. Mais qu’en est il pour le sujet de la psychose, plus parlé que parlant ?

Le psychanalyse, pour entendre cette subversion qu’est l’inconscient dans ses effets d’insu, donc non prévisible, non objectivable, surprenants, la psychanalyse n’a pas forcément réussi là où elle s’est mise à prendre place dans les institutions sanitaires et du champ médico-social, ou aussi bien universitaires, comme un discours dominant, se transformant alors en discours de maître, du maître qui sait, s’éloignant alors du tranchant de la découverte freudienne pour plutôt viser un effet de masse.
Je noircis le tableau. Il y a aussi de nombreuses expériences où la prise en compte du sujet, de la parole, avec l’appui éthique de la psychanalyse, a permis tant à des sujets pris en charge qu’à des professionnels de soutenir une pratique humanisante. Mais seulement en acceptant de laisser une place à ce qui échappe.

De courir après un objet perdu, le pârlêtre est dérangé par ce qui lui manque, il l’abhorre, il le refuse. Lacan précise que le principe de plaisir, c’est d’en foutre le moins possible, la règle de l’association libre consistant à demander au patient de faire un effort. Cela demande en effet un effort d’accepter ce manque sur lequel la psychanalyse porte l’accent. Il y a une subversion, non négociable, de la psychanalyse. Ceci Freud y fût confronté dès sa découverte, Freud qui, ayant découvert des profondeurs dérangeantes avec la sexualité infantile et s’opposant à l’introspection des philosophes, nous a montré que le moi n’est pas le maître dans sa maison, que le sujet est fondamentalement divisé, Freud qui s’en est retrouvé seul à Vienne. Et très tôt, porté par son désir d’instituer la psychanalyse, de faire reconnaître sa découverte, il est confronté à ce qui résiste : par exemple chez Jung, qui veut désexualiser la libido et présente lors d’une conférence à Zurich auprès des médecins – on en trouve trace dans la correspondance Freud / Jung – présente une version édulcorée de la psychanalyse, moins dérangeante, en éliminant la dimension du sexuel. A quoi Freud lui répond que l’on ne peut négocier avec le tranchant de sa découverte.
Cette subversion de la psychanalyse la rend dès lors extra-territoriale : elle n’est à personne et en même temps à tout le monde (Du moins tant qu’elle n’est pas réglementée) : l’expérience de l’inconscient, de ses effets, du transfert, c’est chaque un, porté par son désir, qui dans l’institution peut la faire. Encore faut-il une oreille pour l’entendre. C’est là qu’un psychanalyste, en institution, trouve sa place.

Lors d’une intervention au Collège des psychologues du CHU de Nantes, alors que les débats sur la réglementation de l’usage du titre de psychothérapeute faisait couler beaucoup d’encre, Bernard Brémond avait eu ce propos : peut-être que des effets analytiques en institution ne peuvent plus être attendus aujourd’hui des psychanalystes, qui étant passés dans les mœurs ne peuvent plus surprendre et sont plus attendus comme de super-psychologues ou de super-médecins. Ce serait donc plus des analysants que l’on pourraient attendre des effets analytiques aujourd’hui, analysants qui, portés par leur travail personnel, viennent interroger, parfois à leur insu, l’institution.

L’évolution des institutions aujourd’hui aura-t-elle le mérite de reléguer une psychanalyse déformée par le discours universitaire ou un discours de maître, là où la psychanalyse s’était implantée comme voie directrice… ?

Il y a une question centrale de la psychanalyse en institution, c’est celle de la cure psychanalytique en institution. Il n’est pas possible de pratiquer des cures psychanalytiques en institution, du fait que les conditions de celles-ci ne peuvent se mettre en place, notamment en terme de paiement, les organisations sanitaires et médico-sociales ayant aussi une vocation (de soin, d’aide, de prise en charge,..) qui ne reconnaît pas un juste prix quant à la responsabilité du sujet dans ce dont il souffre.
Voici comment Solange Faladé, élève de Jacques Lacan et fondatrice de l’école freudienne, pouvait en parler dans son séminaire du 13 février 1990 : « Maintenant nous avons un recul, nous avons l’expérience des dispensaires, et nous savons que la plupart du temps, on ne rend pas service à ceux-là qui viennent. Certes, on les prend en charge, mais on ne leur permet pas de se prendre en charge. Et nous avons maintenant, au bout de dix ans, quinze ans de recul, bientôt vingt, que certains qui sont allés pendant des années dans les dispensaires n’ont pas pu opérer cette conversion éthique, qui leur aurait permis de véritablement prendre en charge ce qui est leur désir et de réaliser ce désir. Il y a eu un apaisement mais la psychanalyse n’a pas opéré là où elle devait opérer ».
Bien entendu, il s’agit là des structures pour qui la question de la dette symbolique joue, c’est-à-dire les structures névrotiques. Sans pour autant fonder un principe. Freud acceptait des traitements gratuits : quand le sujet n’est pas responsable de sa ruine, précise-t-il dans « la technique psychanalytique »…

Donc, pas de cure psychanalytique en institution au sens où il n’y a pas à leurrer les personnes que nous accueillons, du fait du paiement, du fait aussi que le traitement psychanalytique « ne souffre aucun tiers » comme dit Freud dans « Psychanalyse et médecine », alors qu’il défend la psychanalyse laïque, c’est-à-dire pratiquée par des non-médecins (ce qui l’amène à préciser la condition pour s’autoriser psychanalyste : ce n’est pas d’avoir un quelconque diplôme, c’est d’avoir effectué une cure psychanalytique et à un point tel que celui qui s’y soumet puisse s’autoriser à pratiquer la psychanalyse). La cure psychanalytique ne souffre aucun tiers, or ce tiers qu’est l’institution est là, tant même à devenir omniprésent aujourd’hui dans les institutions, ne serait-ce qu’à demander d’enregistrer les actes, de les coter, de les quantifier…

Mais, si l’on veut rester dans la psychanalyse, il n’y a pas à se réfugier derrière des principes : il n’y a pas de cure type, réglable à l’avance. Il n’y a que des variantes de la cure type, on part d’un « on ne sait pas ». Engager quelqu’un dans une cure psychanalytique relève d’une responsabilité éthique du psychanalyste et non d’un principe surmoïque, en référence à une cure standard dont le chemin pourrait être dessiné à l’avance.

Je parle là du travail clinique auprès des sujets pris en charge dans l’institution et la place que peut y trouver la psychanalyse. C’est une chance pour ces sujets de rencontrer un psychanalyste en institution. Je pense aux sujets de structure psychotique, qui peuvent être entendus, reconnus, en tant que sujet. Il n’y a pas à reculer devant la psychose, disait Lacan. Plutôt que d’être en quête de beaux cas de névroses avec lesquelles on pourrait exercer ses talents de psychothérapeute (alors que ces sujets pourraient bénéficier d’un travail ailleurs, un travail qui leur permettent de se prendre en charge : sur ce point il y a aussi à tenir compte de la temporalité du sujet, à mesurer où il en est…), plutôt donc accueillir autant que possible le sujet en proie à la psychose, ne pas reculer devant la psychose, pouvait dire Lacan. Car l’importance de la reconnaissance du sujet, on la ressent particulièrement avec les sujets psychotiques, qui, plus parlés que parlants, barré en tant que parlêtres mais pas divisés dans le rapport à un objet de désir perdu, porteurs d’un dire qui est à prendre en compte comme témoignage de l’emprise d’un réel insensé, ont donc toute la difficulté à juger de ce qui peut être bons pour eux et sont donc spécifiquement réceptifs aux signifiants maîtres qu’on leur transmet et peuvent en devenir les hérauts, jusqu’à s’en faire symptôme... D’où l’importance dans le climat actuel de les reconnaître en tant que sujet et non comme un cerveau à réparer, à rééduquer.

Un autre aspect de la psychanalyse en institution concerne le travail auprès des professionnels. C’est particulièrement de ce côté là que la psychanalyse en institution à sa place car elle entend ce qui échappe au discours normalisant de l’évaluation, qui a partie lié avec le discours de la Science, du moins dans ses applications scientistes, d’où l’objet cause de désir et le sujet sont exclus.
Pour parler du travail institutionnel, je reprends la façon dont nous l’avons écrit avec Robert Samacher, dans notre texte de présentation du Bulletin de Psychologie, parce que je n’ai pas trouvé comment le dire mieux : « la reconnaissance des effets de l’inconscient et le maniement du transfert institutionnel, que ce soit avec les autres intervenants ou les patients, ne sont pas sans avoir des résonances bénéfiques et pour les patients et pour le collectif soignant. Ces outils permettent des prises en charge individuelles, qui ne peuvent aller jusqu’à la mise en place d’une cure psychanalytique, la question de la dette symbolique (…) ne pouvant être travaillée. Mais ils offrent des temps d’écoute du sujet, à respecter dans sa structure et dans ce qu’il peut manifester de son désir. Ils ouvrent aussi, en référence à la psychothérapie institutionnelle et à la notion de transfert institutionnel, aux possibilités d’analyse des pratiques soignantes, temps fondamental pour penser le soin et soutenir le désir de travailler auprès de personnes prises en charge dans le secteur sanitaire et social ».
Aujourd’hui, il y a à mesurer les effets du discours ambiant qui vise le tout évaluable, le tout objectivable : on ne pense plus le soin. Manquent des espaces vides où les rencontres informelles peuvent se réaliser. Les prises en charge aujourd’hui, poussés par les signifiants maîtres de l’entreprise, ces prises en charge deviennent sans distance, sans recul. C’est là que les outils analytiques ont leur place, dans le sens d’une élaboration de la pratique, d’une analyse, d’une mise en sens de la pratique. Comment continuer à les faire vivre ?

Pierrick BRIENT


[1Cf Gansel (Yannis), Forgeard (Louis), Danet (François), Boussageon (Remy), Elchardus (Jean-Marc).- Réformer la nosographie psychiatrique par la mathématisation. Progrès scientifique et nécessité sociale du DSM-III, L’évolution Psychiatrique, 73, 3, 2008, p.497-507.

[2La barrière du Bien face au vide de la Chose pouvant ne plus fonctionner pour lui.

[3R. Samacher, Sur la pulsion de mort, Hermann, 2009.

[4« Effet très vite prévu par Freud de sa découverte de l’inconscient : parmi les demandes régressives, une de fables s’abreuvera des vérités répandues par l’analyse. L’analyse retour d’Amérique a dépassé son attente. » in J. Lacan, « La direction de la cure et les principes de son pouvoir », Ecrits, 1966, Paragraphe 13 de la partie V.

[5Du moins cette résistance ne peut être que tant qu’il y a des psychanalystes : il n’y a de résistances que de l’analyste, écrivait Lacan.