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L’institution analytique au risque de l’Idéal

Ce texte a servi de base aux discussions du 3ème samedi d’octobre 2013 à Février 2014.Il avait pour perspective de reprendre un certain nombre d’interventions de Solange Faladé dans le texte, portant sur ce que peut être le fonctionnement institutionnel d’une école de psychanalyse se donnant les moyens de soutenir véritablement le discours psychanalytique.

Par Robert Samacher

Les effets de la masse analytique

L’analyste n’est pas seul, « il fait partie d’un groupe, d’une masse au sens propre de ce terme dans l’article de Freud Massenpsychologie und Ich- Analyse  [1] », nous dit Lacan dans la séance du 31 mai 1961 du Séminaire VIII. Il pose en même temps la question de l’organisation d’une Société analytique, à l’époque, Lacan était à la SFP : C’est en 1963 que ses démêlés avec l’IPA s’accentueront, il sera exclu en 1964 de la SFP et fondera tout de suite après l’Ecole Freudienne de Paris. Ce n’est que le 9 octobre 1967 qu’il fera les propositions que nous connaissons et qui ont accompagné les statuts pour son Ecole.

Je ne reviendrai pas sur l’Acte de dissolution en 1980, La fondation de la Cause freudienne peu de temps après puis, la création de l’Ecole de la Cause freudienne en 1981. J’évoquerai les raisons qui ont conduit Solange Faladé à fonder l’Ecole Freudienne.

Je vais commencer par reprendre ici quelques éléments de l’Acte de fondation de l’Ecole Freudienne par Solange Faladé en avril 1983 et revenir sur la question de l’acte de fondation et des statuts pour tenter de situer leur relation avec la Massenpsychologie et reprendre par ce biais la question de l’identification.

L’Acte de fondation de l’Ecole Freudienne de Solange Faladé

Solange Faladé y affirme que son « souci est plus que jamais, celui de la transmission de la découverte de Freud, en tant qu’y opèrent effectivement des sujets. L’enseignement de Lacan et les principes directeurs qu’il a énoncés en 1964, pour la fondation de son Ecole restent notre référence. Ce qui veut dire que nous réaffirmons : “Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même…” ». Mais, ajoute-t-elle, « ce n’est que dans la relation de l’analysant à l’analyste que peut se prendre cette décision, néanmoins l’institution psychanalytique a à en connaître quelque chose d’où [“Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même…”] “…et de quelques autres” ». Nous reprendrons les deux temps qui correspondent à la première proposition puis à la seconde.

En 1974, dans Télévision [2], à propos de la phrase : « Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même… » Lacan ajoute : « J’institue la passe dans mon Ecole, soit l’examen de ce qui décide un analysant à se poser en analyste – ceci sans y forcer personne. »

Patrick Herbert nous a rappelé que ces phrases ont été énoncées en deux temps, dans un premier temps, la proposition « Le psychanalyste ne s’autorise que de lui-même… », contient une dimension subversive et est une remise en cause de la psychanalyse didactique telle qu’elle était imposée à l’Institut Psychanalytique de Paris puis à la Société Française de Psychanalyse. La deuxième proposition « …et de quelques autres » sera amenée par Lacan avec le Séminaire « Les non-dupes-errent » [3] : « Car tout en ne s’autorisant que de lui-même, il ne peut par-là que s’autoriser d’autres aussi ». Ce qui est repris dans Télévision Lacan J., 1974, [4] dans la phrase suivante : « Ce que je sais, c’est que le discours analytique ne peut se soutenir d’un seul. J’ai le bonheur qu’il y en ait qui me suivent. Le discours a donc sa chance. » Ce que Lacan définit le « discours analytique », comme « lien social déterminé par la pratique d’une analyse ». [5]

Solange Faladé revient à plusieurs reprises sur la question de la passe et à l’enjeu de transmission dont elle est le support. « C’est dans la procédure de la passe énoncée par Jacques Lacan, dans l’Acte de fondation de l’Ecole Freudienne de Paris, que cette procédure trouve son fondement » écrit-elle. Cette modalité a été pour elle essentielle puisqu’elle apparaît très vite dans l’Acte de fondation de l’Ecole Freudienne. Dans cet Acte, Solange Faladé souligne que « ce qui est à l’origine de la transmission et aussi bien ce qui fait « masse », c’est le désir de l’analyste. C’est un faux problème que ce dilemme : transmission dite libre (i.e.,) hors institution ou transmission dans un corps régi par des statuts. » Les prises de position venant de personnes se présentant comme isolées ou non organisées émanent en fait de groupes qui ne veulent pas se reconnaître comme tels. Solange Faladé renvoie au commentaire que [6] dit l’adage, et la collectivité est déjà intégralement représentée dans la forme du sophisme (vérité qui n’est logiquement correcte qu’en apparence et qui est conçue dans l’intention d’induire en erreur) puisqu’elle se définit comme un groupe formé par des relations réciproques d’un nombre défini d’individus, au contraire de la généralité, qui se définit comme une classe comprenant abstraitement un nombre indéfini d’individus. » Que l’on soit à l’intérieur d’un groupe qui se reconnaît comme groupe ou qu’on se veuille à l’extérieur de tout groupe, on fait partie du groupe qui se veut à l’extérieur de tout groupe !

Ce qui s’impose alors pour Solange Faladé, c’est la création d’un « lieu où il puisse y avoir « du psychanalyste » et ce lieu ne peut être qu’une Ecole qui, pour servir la cause psychanalytique ne peut qu’être freudienne d’où l’intitulé Ecole Freudienne ».

Je reprends ce qu’écrit ensuite Solange Faladé : « S’il est vrai qu’une institution présente des particularités : puisque son objet est la psychanalyse – ce qui revient à dire que la découverte de Freud soit maintenue – son but est alors d’en assurer la transmission.

L’association sera alors composée de membres associés et de membres participants. De plus, elle englobera ceux qui jusque-là étaient invités au titre de correspondants et qui seront intégrés en qualité d’auditeurs.

Il paraît difficile de séparer une pure gestion de ce qui serait le support de la réflexion scientifique. C’est pourquoi à un bureau classiquement désigné, viendront se joindre des membres de l’association animant le travail de différentes sections (le terme repris chez Lacan est Directoire).

Ceci n’est à l’origine d’aucune hiérarchie. En effet, ce qui importe dans une institution qui se veut psychanalytique, c’est le pas (gradus) qui mène de l’analysant à l’analyste.

Il ne s’agit surtout pas de Société que l’on peut assimiler à une société savante où sont induites des relations de type maître esclave mais d’une association dont le seul objet est la psychanalyse ainsi que sa transmission, dont la structure soutient le discours analytique, défini par Lacan comme « lien social déterminé par la pratique d’une analyse » [7].

Dans cet acte de fondation, il n’est question que des membres associés. Pour soutenir cet acte de fondation, Solange Faladé avait tenu à mettre en place un « triskel » [8] composé des trois membres de l’ex-Ecole Freudienne de Paris, Elle-même, Bernard Mary et Thérèse Delafontaine. « Le discours analytique ne peut se soutenir d’un seul » affirme Lacan [9].

Dans son intervention du 7 juillet 1990 sur « L’Ecole », Solange Faladé introduit la question des A.M.E. (analystes membres de l’Ecole) de la façon suivante : « La forme juridique que nous avons trouvée, qui est la nôtre, c’est que les membres associés sont aussi bien des analystes que des non-analystes, il y aura des personnes devenant analystes, et parmi ces analystes il y aura des personnes qu’on pourra dire membres de l’Ecole Freudienne. C’est ce que Lacan avait appelé les A.M.E. de l’Ecole Freudienne de Paris. Pour ce qui est des analysants ayant fait la passe, il y a le groupe des A.E. (Analystes de l’Ecole) ».

Ce terme d’A.E. est une nomination mais pas un gradus, c’est un dispositif de nomination qui interroge le passage d’analysant à analyste. Elle se situe d’après E. Porge [10] « à la jonction de ce que Lacan a appelé à ce moment (1967-1969), l’intention et l’extension de la psychanalyse, elle est la raison de cette jonction ». Apparemment, cette nomination ne fait pas intervenir d’enjeux de pouvoir, elle porte essentiellement sur « le désir d’analyste », cette nomination, comme l’a souligné Lacan [11], fait trou. A l’Ecole Freudienne, cette nomination est destinée à ne durer qu’un temps limité puisque cette nomination caractérise un présent qui peut ne pas se prolonger (2 ans dans notre Ecole). De mon point de vue, elle ne vaut que le temps où le désir d’analyste est présent. S’il y a de l’analyste, seul le passage par le contrôle pourra le confirmer, et avec deux analystes comme a pu l’affirmer S. Faladé.

On peut être A.M.E. sans être A.E. et A.E. sans être A.M.E. Il n’y a aucun gradus entre ces deux positions et qui ne relèvent pas de la même logique. « La qualité d’A.M.E. fait partie d’une logique d’attribution qui par le biais du jury d’accueil reconnaît la qualité du travail analytique par le biais des contrôles, ce qui suppose qu’on recueille le témoignage des contrôleurs. « La qualité d’A.E. fait partie d’une logique de l’ex-istence, sans aucun attribut d’inhérence. » [12] La fonction d’A.E. est alors de maintenir l’écart entre la logique attributive et celle de l’ex-istence. Cette différenciation n’a pas été forcément acceptée et/ou comprise par certains membres de l’ex-Ecole Freudienne de Paris.

Le dispositif de la passe qui correspond à une procédure institutionnelle permet de faire la jonction entre la cure et l’Ecole.

Ce que retient Solange Faladé, c’est l’intitulé Membre de l’Ecole Freudienne pour ceux qui sont reconnus comme analystes praticiens.

S’il y a de l’analyste à un moment où dans la cure le désir de tenir cette place est présent, ce désir venant se dire dans la passe, il correspond à un moment particulier de la cure. Cela ne veut pas dire que le passant deviendra automatiquement analyste puisqu’il n’est pas dit que le désir de tenir cette place se maintienne. Le désir d’analyste peut aussi se manifester dans la cure, il y aura passe sans témoignage. Elle peut selon l’interprétation de Gérald Racadot être considérée comme effective. Dans son intervention sue l’Ecole, Solange Faladé oppose la notion d’effective à celle de fictive [13]

Dans Télévision, Lacan rappelle que c’est aussi l’analyste de l’analysant qui le mène à la passe, lui donnant ainsi la possibilité de se poser en analyste. « Heureux les cas où passe fictive pour formation inachevée : ils laissent de l’espoir » [14]

Cette notion de passe fictive est ambigüe, l’interprétation que propose G. Racadot de cette phrase de Lacan est la suivante : « Est fictive la passe qui a échoué ou encore lorsque le temps du désir d’analyste n’a pu être traversé, celui-ci pourra passer par ce temps à la suite d’une autre tranche. Celui qui n’éprouve pas le désir de témoigner alors qu’il a rencontré ce désir, peut parfaitement, avec l’accord de son analyste et après s’être engagé dans un contrôle, commencer à recevoir des patients en analyse »

Dans le Séminaire XXIII « Le sinthome » [15], Lacan en parle de la façon suivante : « Il arrive que je me paie le luxe de contrôler, comme on appelle ça, un certain nombre de gens qui se sont autorisés d’eux-mêmes à être analystes, selon ma formule. Il y a deux étapes. Il y a celle où ils sont comme le rhinocéros. Ils font à peu près n’importe quoi, et je les approuve toujours. Ils ont en effet toujours raison. La deuxième étape consiste à jouer de cette équivoque qui pourrait libérer du sinthome. »

La passe en tant que procédure n’ayant pas été mise en place, le seul désir d’analyste se présentant sur le divan, peut amener une suite se traduisant par un contrôle dès lors que l’analysant dans ce temps particulier est mis en situation de recevoir des patients lorsqu’il travaille en institution ou s’il commence à recevoir des analysants en libéral, « s’autoriser de quelques autres » impose aussi que ce futur analyste s’engage dans le contrôle de sa pratique.

Dans le contexte de la procédure de la passe, l’accord de l’analyste du passant est indispensable, les deux passeurs susceptibles de témoigner de ce désir d’analyste sont des analysants qui ont été tirés au sort parmi ceux qui sont dans le même temps de leur analyse que le passant. Une fois la procédure arrivée à son terme, les deux passeurs témoigneront devant le jury de passe appelé encore jury d’agrément.

Le jury d’agrément est à distinguer du jury d’accueil qui a pour tâche de désigner parmi les membres associés ceux qui par leur pratique de l’analyse et par leur travail de contrôle sont susceptibles d’être nommé A.M.E. de l’Ecole Freudienne.

L’analyste et aussi les contrôleurs qui proposent le candidat comme A.M.E. sont les personnes qui ont compétence à reconnaître la qualité du travail analytique dans les cures engagées. L’analyste et les contrôleurs témoignent devant le jury d’accueil de la qualité du travail analytique, du rapport à la castration et au manque de celui qui est susceptible de devenir par la suite, selon la procédure du jury d’accueil : Analyste membre de l’Ecole Freudienne.

Si je me réfère aux dernières discussions que les instances de l’Ecole Freudienne ont pu avoir lorsqu’il y a une demande de passe de la part d’un analysant dont l’analyste est extérieur à l’Ecole Freudienne et qui n’est pas hostile à la passe, il nous est apparu indispensable d’avoir l’avis de cet analyste, de même que le jury pourrait envisager de l’ inviter à participer au jury de passe.

En ce qui concerne la désignation d’A.M.E., il a paru indispensable et il s’est imposé à nous qu’au moins un analyste, contrôleur de l’Ecole Freudienne puisse témoigner de la qualité du travail analytique du candidat proposé, ce qui n’exclue pas de demander l’avis et/ou de faire participer un deuxième contrôleur extérieur à l’Ecole Freudienne.

Lors de son intervention sur « l’Ecole » en juillet 1990, Solange Faladé a répondu de la façon suivante à Bruno Nadin qui lui posait la question du contrôle : « …Dans son acte de fondation Lacan dit que le contrôle va de soi. C’est-à-dire que l’institution n’a pas à imposer le contrôle. Si effectivement, celui-là qui a ce nouveau rapport au savoir, s’il y a véritablement levée du refoulement, s’il n’y a plus cette horreur du savoir, si la castration a été vécue et donc acceptée, celui-là qui s’autorise, qui s’autorise parce qu’il y a ce désir de l’analyste, c’est l’analysant devenu analyste, c’est-à-dire arrivé à ce moment de son analyse, à ce point de finitude où on peut dire qu’il y a de l’analyste, celui-là qui s’autorise, s’autorise avec le nouveau rapport au savoir, et ce désir de savoir fera que, de lui-même, il sait qu’il a à faire un contrôle. » Le contrôle s’impose puisque ce nouvel analyste prend la responsabilité de se charger d’autres personnes en analyse et c’est de lui-même parce qu’il s’autorise qu’il va faire un contrôle. Solange Faladé [16] rappelle également que le sujet peut penser avoir atteint le point de finitude et s’autoriser de lui-même ou l’institution peut aussi penser qu’il y a de l’analyste, le contrôle qui peut être alors une supervision va éviter que la personne prise en charge se retrouve dans une impasse si le nouvel analyste ne peut tenir cette place.

Il importe alors que la personne reconnaisse qu’elle avait pensé pouvoir assurer cette prise en charge en se mettant à cette place mais qu’en fin de compte, elle ne pouvait la tenir.

L’identification à l’analyste

Dans le Séminaire VIII, Lacan se réfère à Jones qui a constaté qu’à l’intérieur de l’analyse peut se constituer une société secrète, Freud avait une relation privilégiée avec un petit groupe autour de lui mais il n’a pas pu empêcher la prise de pouvoir de certains au sein de l’IPA ( International Psychoanalytic Association). En fait, cette organisation lui a échappé. On peut se poser la même question à propose de l’Ecole Freudienne de Paris puisque plusieurs orientations antagonistes ont vu le jour, ce qui a décidé Lacan à dissoudre son Ecole.

Dès lors que se constitue une foule, une masse organisée, et cela n’est pas différent pour les psychanalystes, tous les problèmes que Freud pose à propos de la Massenpsychologie se retrouvent. Les psychanalystes n’y échappent pas même lorsque les problèmes d’organisation de la masse se situent dans son rapport à l’existence d’un certain discours, ici, le discours psychanalytique.

Ceci n’est pas sans rapport entre la convergence que l’analyste peut se faire de sa fonction avec l’image qu’il en a, il est également pris dans un imaginaire social. Cette image nous dit Lacan « se situe très précisément au point que Freud nous apprend à dégager, dont il mène à son terme la fonction au moment de la seconde topique, et qui est celui de l’Ich Ideal – traduit par idéal du moi. »

Lacan va d’abord traiter la question de l’idéal du moi (Ich Ideal) avant d’aborder celle du moi- idéal (Ideal Ich). Ces deux notions dépendent l’une de l’autre.

Lacan parle du début de la cure et ce que devient dans le transfert l’analyste pour l’analysant « - que l’analyste prenne pour l’analysant la place de l’idéal du moi, pour Lacan, c’est vrai et c’est faux. « C’est vrai au sens que cela arrive. Cela arrive facilement » Un sujet peut s’installer dans cette position et l’utiliser comme résistance en maintenant l’idéal et certaines analyses ainsi que certains analystes peuvent s’y accrocher.

Lacan, se réfère à différentes reprises à Balint et à Bouvet, qui eux, envisageaient la fin de la cure comme une identification à l’analyste et passaient à côté de la question du manque, s’arrêtant ainsi au roc de la castration en maintenant l’idéal. Pour Lacan, « la fin de l’analyse ne peut être que la prise en considération par le sujet en analyse de ce qu’est le sujet de l’inconscient : une place vide, de ce qu’est l’être du sujet, un objet déchet, nullement une identification à l’analyste. » (Cf. Ecrits, « Variantes de la cure type p. 347-348 ».) Ce n’est pas tant une question d’identification qu’une question « d’être » et plus particulièrement dans sa composante de « désêtre » (Que suis-je à n’être pas ?). Celui qui deviendra sujet est d’abord une parenthèse vide S( ) dont le sujet en analyse sera amené à retrouver le vide au bout du parcours après la chute des S1 et des identifications qui ont recouvert ce vide.

Il est essentiel que l’analyste puisse débusquer l’analysant de cette position d’idéal du moi où il maintient l’analyste, elle peut être une position confortable, narcissiquement satisfaisante pour l’analyste. Position de grand Autre, de sujet supposé savoir. Pour l’analyste, il s’agit de ne pas s’y croire. Dès qu’il y a transfert, l’analyste est mis en position de sujet supposé savoir, il sait qu’il ne sait pas et qu’il ne sait surtout rien de ce savoir qui lui est supposé. Alors que l’analysant le met à la place du grand Autre, lui, l’analyste se place dans un rapport à S (Ⱥ), en position de a semblant d’être.

Ceci impose que chaque analysant soit écouté avec une oreille neuve et « avec un parfait oubli de tout ce qu’on a pu savoir d’un déchiffrement précédent, venant de Freud ou de quelque autre analyste » (S. Faladé à propos de la « La proposition du 9 Octobre 67 »).

Dans son intervention « Ce qu’est une institution psychanalytique, à partir du discours analytique » le 15 septembre 1990 à l’hôpital Sainte Anne, S. Faladé revient sur la position d’objet a que l’analyste a à tenir pendant la cure. Il pose son acte en sachant que le sujet qu’il est, occupe une place vide où aucun signifiant ne peut venir s’inscrire, il ne pense pas et surtout pas à la place de l’analysant, il est présent non à vouloir comprendre ce que l’analysant lui dit mais avec son écoute analytique, ainsi de la « jouissance », il peut « ouïr le sens ». L’être du sujet qu’il est, est destiné à déchoir, à dés(être).

Elle évoque la fin de l’analyse avec le point de finitude de la façon suivante : « Ça veut dire que la personne en analyse a fait l’expérience de ce qu’est le sujet de l’inconscient, c’est-à-dire que c’est une place vide, qu’il y a un manque à être et que pour ce qui est de l’être du sujet c’est quelque chose qui est hors de son corps, qui est hors de lui, c’est un objet qui est l’être du sujet » (l’objet a), que Lacan qualifie également de signifiant nouveau (« Les Non dupes errent ») [17] qui n’a aucun rapport avec les S1, c’est-à-dire avec aucun trait idéal, il a à voir avec la structure de l’inconscient et ce signifiant nouveau est de l’ordre de l’objet a, signifiant à inventer ou à retrouver (objet a véritable référé au Réel primordial), par chaque analysant au cours de sa cure, il est extérieur au cadre du savoir de l’inconscient, ce qui permet que sens soit donné aux signifiants qui font partie du cadre de l’inconscient. En même temps que le signifiant nouveau qui est de l’ordre de l’objet a est saisi du fait de la reconnaissance par l’analysant de son manque à être, du fait de l’ouverture et de la traversée du fantasme, les signifiants du Réel pourront être alors saisis. » (Voir J. Triol « Les deux Réels » [18].

S. Faladé rappelle que « lorsque l’analyse se met en place…l’analysant va s’efforcer de se présenter sous un jour aimable, il met alors son analyste à la place de l’Idéal du moi, il fait de son analyste l’équivalent d’un grand Autre constitué par le couplage de l’idéal du moi et du surmoi, mettant en jeu le regard et la voix. Dans les premiers temps de l’analyse, il place dans son analyste les signifiants idéaux qui l’aliènent au grand Autre, car les choses ne peuvent pas se faire autrement au début du travail analytique, il y a une identification qui doit être préservée, qui ne peut être touchée qu’en le faisant avec beaucoup de précaution, c’est l’identification narcissique du sujet. Le travail au cours de la cure fera que ces signifiants idéaux S1 seront amenés à choir, c’est au terme de cette cure que pourra émerger un signifiant nouveau qui permettra que la relation au Réel soit autre. C’est ainsi que l’aliénation à cette identification idéale, ce trait prélevé sur l’Autre à l’insu du sujet, n’aura plus de raison de subsister.

Donc dans le début du travail analytique, l’idéal du moi joue le rôle de ressort, de charnière dans son articulation avec le moi idéal du sujet (identification narcissique) qui doit d’emblée être pris en considération. Savoir que le sujet ne peut que vous mettre en position d’idéal, où l’Idéal du moi pourra être figuré pour lui, mais dans le même temps il faut savoir qu’on n’a pas à y rester et que tout le travail analytique va consister à faire en sorte que celui-là qui fait ce travail avec l’analyste, celui-là toutes les fois qu’il aura tendance, qu’il voudra mettre à la place du vide du sujet qu’il est, mettre à la place un quelconque trait identificatoire de son analyste, ceci ne puisse pas se produire. »

Elle parle plus loin de l’effet « nœud papillon » dans la mise en place d’une analyse avec Lacan, car lors des réunions on pouvait repérer ceux qui portaient un nœud papillon comme Lacan, il s’en déduisait qu’ils étaient en cure avec lui.

Elle le dit encore de la façon suivante : « Ce qui est important à retenir c’est qu’il faut qu’il y ait cette chute de l’idéal du moi, il faut que là où l’analyste a été placé en tant qu’idéal du moi, là où il a été placé et qui fait que le sujet en analyse dans un premier temps va modeler son image sur ce qu’il pense être ce qu’on attend de lui, il faut que cette identification idéale ce I de grand A, puisse n’être plus à sa place, puisse aussi choir pour qu’il puisse y avoir cette fin, cette fin d’une analyse où le sujet ayant mis au travail sa division, puisse saisir le petit a qu’il est et qui n’est plus masqué par aucun S1, aucun trait identificatoire prélevé sur l’Autre. Il peut alors saisir ce qu’il en est de son être et opérer ce que Lacan a appelé la destitution subjective à la fin de la cure. C’est l’analysant qui va prendre la mesure du « désêtre » de son analyste qui peut mener à ce qu’à nouveau un acte psychanalytique soit posé parce que le sujet peut prendre en charge ce qui est son être, ce petit a, et éventuellement se mettre à la place de l’analyste, mais pas pour faire comme son analyste. Il aura à trouver et à opérer avec son propre style. » C’est ce qui fait que « chacun » comme l’a souligné Lacan dans sa conclusion lors des Journées sur la transmission, [19] est amené à réinventer la psychanalyse. Ainsi personne ne peut venir à la place du 0 ou du 1 mais prendra la place du 2, du 3… comme successeur et avec son propre style. Lors de son intervention sur « L’Ecole », S. Faladé avait répondu à Annie Biton : « Pour ce qui est du successeur, il faut se référer à l’axiome de Peano. : « C’est parce qu’il y a eu l’enseignement de Lacan, qu’un 1 a pu s’écrire que le point zéro de Freud a pu être marqué comme point de départ. » Ce qui ouvre vers une suite…

Donc le problème de l’identification, au cours du parcours du processus analytique, est tout à fait capital mais en même temps, nous savons que « si l’analyse de ce sujet peut aller jusqu’au point de finitude (chute des identifications, chute des S1), ça ne peut l’être que parce l’analyste s’efforce de ne permettre en rien une quelconque identification à l’analyste. »

A propos de la disjonction/conjonction du pouvoir et du savoir

Dans son intervention sur « l’Ecole », Solange Faladé rappelle que « pour saisir ce qu’il en est de la chute des identifications, il faut revenir au discours de l’analyste qui suppose la disjonction du savoir et du pouvoir, c’est-à-dire entre le pouvoir S1 et le savoir S2, disjonction nécessaire pour qu’on puisse passer du 1 au 2, passage de ce 1 qui représente le sujet au 2 prélevé hors du champ de l’Autre. C’est la condition pour que se mette en place le discours de l’inconscient qui ouvre au discours de l’analyste. »

Elle en parle aussi de la façon suivante : « La mise en place du S1, cet appel premier, cette adresse à l’Autre, fait que le S1 qui se trouve dans le corps du grand Autre, disons tous les S1, tous ces S1 vont être incorporés par ce sujet qui émerge, c’est là la première identification ou identification primaire à distinguer de l’identification primordiale consécutive à l’inscription du trait unaire. Cette identification primaire, c’est l’identification au père, nous dit Freud, identification par amour » (« l’amour c’est miam-miam-, ça vient du ventre », affirme Lacan (Séminaire XI) [20], ce qui est aussi prendre en soi le père dans sa totalité par le biais du signifiant. Tous les S1 sont ingérés, incorporés (Bejahung au signifiant du Nom-du-Père). A cette identification primaire succède le SI hors parenthèses, trait unaire qui sera remis sur le métier au même titre que les autres identifications qui sont autant de SI afin qu’il n’y ait plus nécessité à suivre le modèle pris sur l’Autre, modèle qui les pétrifie et les empêche d’avoir accès à leur être.

« Pour que le S2 puisse s’écrire, il faut que le manque dans l’Autre soit appréhendé S(Ⱥ) ce qui permet le prélèvement d’un trait identificatoire qui est le trait de l’idéal du moi, trait identificatoire qui vient s’inscrire dans l’encoche qui dès le départ était dans le sujet parce qu’avant qu’il ne parle, il est parlé de lui et même avant qu’il ne soit, avant même qu’il ne puisse s’adresser à l’Autre, ce qui constitue le Sceau, la matrice de l’idéal du moi. Ce trait identificatoire, ce trait unique sera prélevé sur le grand Autre, lorsque le sujet parlera, insigne dont il se revêt qui vient à nouveau marquer l’encoche et refendre le sujet. Il s’agit donc de l’identification au trait unaire, identification symbolique sans laquelle la troisième identification ne peut opérer. »

Solange Faladé revient de la façon suivante sur la chute des identifications dans son intervention du 21 septembre 1991 portant sur « La proposition du 9 octobre 1967 –Le psychanalyste à l’Ecole » :
« Le parcours analytique est marqué de ceci : qu’il y a perte des identifications, ce que Lacan a appelé le franchissement du plan des identifications, c’est-à-dire de tout ce qui est identification, et qui est en lien avec le grand Autre, tout ceci est (perdu) et…toutes les fois que le sujet représenté par un S1, vient à saisir ce qui est son équivalence, c’est-à-dire l’objet a qu’il est, le sujet se dérobe et cherche à se recouvrir d’un autre trait identificatoire en lien à l’Autre, un autre S1 qui puisse le représenter et ceci jusqu’à la fin du parcours analytique.
Donc en aucun cas, à la fin de l’analyse il ne peut être question de maintenir un trait similaire au S1. A la fin d’une analyse tous les S1, tous les traits identificatoires tombent. Le plan des identifications ayant été franchi et le fantasme traversé, ce sujet averti qui a parcouru tout ce chemin, se trouvera face à ce qui est son équivalence, c’est-à-dire l’objet a, condition pour qu’un nouvel analyste voit le jour. »
« C’est de là que vient l’enthousiasme lié à l’inexistence du grand Autre dont parle Lacan dans Télévision [21]. Ce parcours a permis au sujet d’être marqué du « désir de l’analyste » qui n’a absolument rien à voir avec ce qui était programmé pour nous au départ. Nous sommes devenus un sujet, dont le grand Autre, s’il existait, ne peut rien savoir. « Il n’y a pas d’Autre de l’Autre » [22].
Il s’agit bien comme le soulignait Lacan dans Les problèmes cruciaux pour la psychanalyse [23], séance du 5 mai 1965 qu’assumer une position d’analyste, la plus responsable de toutes, puisque c’est au psychanalyste « qu’il est confié l’opération d’une conversion radicale, celle qui introduit le sujet à l’ordre du désir…qui permettra que quelqu’un puisse se dire « je suis psychanalyste », ce ne peut être en aucun cas une investiture mais une position responsable non seulement au regard de l’éthique de la psychanalyse, mais interpelle le sujet dans ses fondements d’être et de désêtre, ce qui peut provoquer l’« Enthousiasme » nous le fait savoir Solange Faladé qui peut être teinté de gravité et qui n’empêchera pas la dépression du fait du « désêtre ».

Lacan parle de la position dépressive en tant que moment à authentifier dans la passe « le deuil » lié au « désêtre », ce qui est très différent de la position « hypomaniaque » qui pour Balint est « le dernier cri de l’identification du psychanalysant à son guide. » [24].
Solange Faladé revient également sur la question de la fraîcheur, elle rappelle que Lacan avait remarqué que celui qui arrive à ce point de finitude, qui a connu l’expérience de la traversée du fantasme et qui commence à tenir la position d’analyste a « une fraîcheur d’écoute qui devra être maintenue autant que faire se peut tout au long de sa vie d’analyste…cette fraîcheur est marquée du fait qu’on ne sait pas…Et c’est cette fraîcheur qui doit aussi être une caractéristique des passeurs dans la passe. »

Le groupe analytique : la troisième identification ou identification au désir

Pour réarticuler avec ce que nous apporte Lacan dans le Séminaire VIII « Le transfert » concernant la masse, les groupes, il faut que les deux premières identifications se soient inscrites pour qu’il y ait passage à la troisième identification qui est de ce fait, marquée de l’interdit de l’inceste.

La troisième identification est amenée par Freud à propos d’une jeune élève de pensionnat qui reçoit en secret une lettre de celui qu’elle aime, lettre qui éveille sa jalousie, elle réagit par une crise d’hystérie que quelques-unes de ses amies au courant du fait, reprendront à leur compte dans une contagion psychique. Elle est aussi appelée identification hystérique ou identification au symptôme. Lacan parlera à ce propos d’identification au désir, désir barré, lui aussi, par l’interdit de l’inceste.

Solange Faladé réarticule le mythe de Totem et Tabou, à propos de cette troisième identification qui intéresse les groupes. Elle rappelle que la société des frères n’a pu se constituer qu’après le meurtre du père, ils se sont reconnus fils parce qu’ils ont tué le père et se sont soumis à sa loi en l’érigeant en Totem sur lequel ils ont prélevé un trait identificatoire, métonymie du père qui leur permettra d’inscrire la troisième identification par le désir. Ils se reconnaissent comme frères, s’associent et créent une société qui se met au travail pour apporter au père représenté par le totem, le produit du travail qui consiste en un plus de jouir. C’est ce type de désir qui circule et auxquels les participants du groupe s’identifient pour travailler ensemble.

Solange Faladé rappelle qu’un groupe analytique n’est pas une société faite sur le modèle maître-esclave, c’est-à-dire maître-élève. Dans le groupe analytique, du fait du travail analytique et du transfert élaboré dans la cure, transfert déplacé sur le groupe, lequel permet de se mettre au travail à partir du savoir de l’inconscient où s’est inscrit le manque à être (S(Ⱥ). Le nœud social est alors marqué de ceci qu’ « il n’y a pas de rapport sexuel inscriptible dans la structure », il se met alors en place autour d’un trou, Réel permettant le transfert de travail avec le au moins trois qui constitue par exemple le cartel, sur le modèle du triskel qui vient enserrer le trou du Réel et fait donc bien nœud social au sein de RSI [25] « c’est en tant que le triskel ek-siste qu’il peut y avoir identification au désir. C’est parce qu’il y a transfert de travail possible dans un rapport qui n’est pas celui de maître à élève, qui n’est pas soutenu par quelque idéal que ce soit, image ou trait idéal, mais qui tient compte du trou dans le Réel lié au Nom-du-Père dont la place est alors bien inscrite en son centre en tant qu’objet a, que l’enseignement pourra se faire d’un sujet à l’autre. Ce n’est pas un tout savoir qui est mis en place, c’est un savoir marqué du « pas tout »…Donc le sujet rencontre un savoir troué du fait du refoulement originaire, du fait qu’un savoir fera trou et ne reviendra jamais plus, et à partir du transfert qui a permis qu’une cure se mette en place : le groupe s’organise non pas à partir d’un savoir constitué mais du discours analytique marqué du manque : « Il ne savait pas ».

Pour que le transfert de travail puisse être efficient dans un cartel, il faudrait que l’on ait affaire à des analysants qui ont atteint le point de finitude où il y a chute des identifications, disjonction entre le pouvoir et le savoir. Mais en fait, chacun y est avec le point d’avancée qu’il a atteint dans sa cure et avec un transfert qui n’a pas chu, ce qui fait que les identifications à l’Autre n’ont pas totalement chu et que les enjeux narcissiques ne sont pas toujours dépassés, le rapport au savoir reste alors pour une part masqué par le refoulement et le sens de la castration voilé par le fantasme. Néanmoins, pour que le groupe fonctionne, dans la mesure où le rapport au manque impose le « pas tout », certains mais pas tous pourront avoir cet autre rapport au savoir, au pouvoir et au manque en lien avec le point de finitude comme point d’horizon, mis au centre du travail.

Ceci fait aussi la réalité du cartel, petit groupe dans le grand groupe qui le rend parfois si difficilement maniable et ne permet pas la permutation dès lors que ces enjeux ne sont pas dépassés. Solange Faladé dans son intervention « Cardo, cartels, lien social » a pu constater que « ce qui a fait difficulté dans les cartels et n’a pas permis la permutation, se sont aussi ces autres facteurs liés au fonctionnement des membres du cartel : S’il y a eu désir, il y a eu aussi la non-neutralisation de ce qui est sympathie, antipathie, le narcissisme n’a pas pu être barré, le renoncement aux demandes phalliques en lien avec une quelconque idéalisation, ce qui fait que dans la production n’a pas pu être accepté un « quiconque »…Ce qui aurait permis que ne soit pris en compte que l’identification au désir. » Ce « quiconque », j’ajouterai avec son ignorance, aurait permis qu’après permutation, un nouveau cartel avec d’autres personnes se constitue après qu’un travail ait été produit. L’interdit de l’inceste étant ainsi réaffirmé par ce mouvement d’ouverture qui est aussi reconnaissance de l’altérité et point de manque.

Le groupe qui atteindrait le point de finitude qui consiste en la chute des identifications pour chacun et la disjonction entre le savoir et le pouvoir, ce groupe susciterait un lien social nouveau mais ne s’agit-il pas une fois d’un idéal que l’on peut prendre comme point d’horizon mais qui est inatteignable et de ce fait fit trou ! Pour Lacan, ce lien social nouveau mis en place dans une institution ne peut s’instituer autour d’un idéal, d’un point idéal autour duquel on ferait masse, de ce trait qui lie les gens autour d’un point idéal extérieur (cf. La psychologie des foules, on rappellera les moustaches d’Hitler). Ce qui constitue et organise ce lien social nouveau, c’est ce que chacun a vécu jusqu’au bout dans son analyse du fait de la chute des identifications, de l’expérience de ce qu’est le sujet de l’inconscient et de son vide, du rapport au désir qui les réunit, la reconnaissance du manque à être au cœur de chaque sujet et du a reste de jouissance qui constitue son être. Le désir mis en jeu écartant toute sympathie ou antipathie, va alors permettre un travail autour d’un même objet de recherche.

Pour Solange Faladé, c’est comme cela que Lacan avait envisagé le travail de cartel, groupe où il y en a au moins 3 jusque 5 personnes, ce qui permet le nouage entre Réel, Imaginaire et Symbolique, quand ces trois se réunissent, il y aura le triskel qui permet le nouage mais aussi la reconnaissance du manque, le lien étant assuré par le +1. Nous avons travaillé cette question du +1 à l’Ecole Freudienne et ce qui nous est apparu c’est que le +1 ne pouvais pas être nommé une fois pour toute, ce qui consisterait à imposer un maître. Si le +1 ne peut être imposé de l’extérieur, par contre, il peut s’imposer de lui-même à chaque réunion du cartel, en fonction de ce que l’un ou l’autre participant au cartel apporte et qui produit une avancée du travail, ce qui favorise une rotation de cette fonction à l’intérieur du groupe.

Le point suivant est essentiel, « pour que ces trois puissent se réunir et se nouer borroméennement, il faut qu’il y ait ce désir, le désir hystérique de la troisième identification.

Ce désir va se nouer non pas à partir d’un trait identificatoire à l’Autre mais à partir d’une autre relation au savoir donnant accès à un savoir qui ne fait plus horreur parce que le refoulement dû au savoir est levé ».

Ce petit groupe ainsi constitué n’a plus besoin de leader et du trait prélevé sur le leader. Lacan insiste sur le fait que ce qui permet que les trois se nouent borroméennement, c’est un nom propre qui est celui du Nom-du-Père qui fonctionne comme nomination. C’est bien parce que le nouage du groupe se fait autour d’un trou, que le manque est reconnu, qu’un nouveau rapport au savoir inconscient peut se déployer du fait aussi du transfert de travail qui produit un enseignement tel qu’on peut le concevoir dans l’analyse. Solange Faladé rappelle que « Lacan a joué sur les mots travail de transfert et transfert de travail » au cours d’une analyse. A la chute du travail de transfert, se met en place le transfert de travail et c’est ce mouvement qui rend possible un groupe qui puisse répondre à ce qu’est le discours de l’analyse.

Mais ne s’agit-il pas là aussi d’un modèle qui pourrait avoir une fonction d’horizon à atteindre qui n’est pas sans lien avec le point de finitude ? La réalité s’avère plus complexe. Dans les faits, la cure se poursuit et les analysants participent aux petits groupes de travail sans pour autant qu’ils aient atteints le point de finitude comportant la chute des identifications que supposerait la fin de l’analyse avec les conséquences que Lacan a constatées à l’Ecole Freudienne de Paris et que nous avons aussi constaté à l’Ecole Freudienne dans la mesure où nous avons eu beaucoup de difficulté à faire fonctionner les cartels. Nous devons néanmoins tendre vers ce modèle qui met en jeu un autre rapport au savoir et au pouvoir. Cette troisième identification que Lacan a pris pour modèle concernant les cartels, mériterait d’être étendu à l’ensemble de l’institution analytique pour que puisse être soutenu le discours analytique dans son rapport à l’incomplétude et au manque.


[1Lacan J., 1960-61, « Le transfert », Le Séminaire Livre VIII, Paris, Seuil, 1991, p. 386

[2Lacan J., 1974, Télévision, Paris, Seuil, p.50

[3Lacan J., 1973-1974, « Les non-dupes-errent », Le Séminaire XXI, Séance du 9 avril 1974, inédit.

[4Télévision, Paris, Seuil, p.50

[5Ibid. p. 27

[6Lacan fait dans Le temps logique : « Tres facium collegium Lacan J., 1945, « Le temps logique et l’assertion de certitude anticipée », Ecrits, Paris, Seuil, 1966, p,. 212.

[7Lacan J. 1974, Télévision, Paris, Seuil, p. 27.

[8Lacan J. 1975, R.S.I., Le Séminaire XXII, Séance du 15 avril 1975, dans Ornicar ? n° 5, hiver 75-76, p. 56. « Trois qui consistent sans faire nœud, le triskel…Il ne s’inscrit que de la consistance. Freud a appelé ça le trait unaire ».

[9Lacan, Télévision, p. 50.

[10Porge E., 2010, Lettres du symptôme, versions de l’identification, Toulouse, Erès, p. 162

[11Lacan J. 1975, « R.S.I. », Le Séminaire XXII, Séance du 15 avril 1975, dans Ornicar ?n° 5, hiver 75-76, p. 55.

[12Porge E. ibid, p. 175.

[13Faladé S., 1990, « Ce qu’est une institution analytique, à partir du discours analytique », 15 septembre 1990, Ste Anne, réponse à la question d’un auditeur.

[14Ibid. p. 11.

[15Lacan J. 1975-76, « Le sinthome », Le Séminaire XXIII, Paris, Seuil, 2005, p.17. (Suite de la citation : « En effet, c’est uniquement par l’équivoque que l’interprétation opère. Il faut qu’il y ait quelque chose dans le signifiant qui résonne. »

[16Faladé S. 1990, « Ce qu’est une institution psychanalytique, à partir du discours analytique », Intervention, 15 septembre 1990, Ste-Anne, inédit.

[17Voir également J. Lacan, 1977, « L’insu qui sait de l’une-bévue s’aile à mourre », séance du 17 mai 1977 : « invention d’un signifiant, on reçoit un signifiant, sujet et Dieu, chercher un signifiant nouveau qui n’aurait pas de sens. »

[18Triol J., 2012, « Deux Réels, deux Symboliques dans Autour de la Chose, Bulletin de l’Ecole Freudienne, n° 108, mai 2012.

[19Lettres de l’Ecole Freudienne de Paris, IXe Congrès, Journées sur la transmission, vol. 25-26, juillet 1978, p.219.

[20Lacan J., 1964, « Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse », Le Séminaire, Livre XI, Paris, Seuil, 1973, p. 173.

[21Lacan J., 1974, Télévision, Paris, Seuil, p. 63.

[22Lacan J. 1959, « Le désir et son interprétation », Ed. de la Martinière, Paris, p.441. « Qu’est-ce que cela veut dire ?- si ce n’est justement qu’aucun signifiant n’existe qui garantisse la suite concrète d’aucune manifestation de signifiants. C’est là que s’introduit ce terme, le A barré. »

[23Lacan J. 1964-65, Problèmes cruciaux pour la psychanalyse, Le Séminaire Livre XII, séance du 5 mai 1965, inédit.

[24Lacan J., « Proposition du 9 Octobre 1967 sur le psychanalyste à l’Ecole », dans Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 253-255.

[25Lacan J. 1975, « R.S.I. », Le Séminaire XXII, Séance du 15 avril 1975, dans Ornicar ?n° 5, hiver 75-76, p. 56.