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Le récit dans la psychanalyse

Ce livre issu de documents de synthèse que Max Kohn a présenté pour son habilitation à diriger des recherches, le 16 Octobre 1996, à l’université Paris VII méritait d’être revisité après que l’auteur eût publié un certain nombre d’ouvrages qui, dans l’après-coup, permettent de préciser les thèmes et l’orientation de ses recherches qui vont au fondement du freudisme dans son rapport à la pensée juive. Max Kohn est allé chercher chez Freud les histoires et de récits qui s’inscrivent dans la tradition juive et qu’il a pu référer à l’ « inconscient du yiddish ». Le Récit dans la psychanalyse, publié en 1998, brosse le cadre général dans lequel s’inscrit sa recherche de l’enracinement du yiddish dans ce qu’on peut qualifier d’inconscient freudien. Nous sommes dans un temps de reflux et de fuite en avant où pour nombre de nos contemporains, il n’est pas évident de faire retour sur les fondements, sur ce qui permet qu’une histoire, un récit puisse se transmettre et faire trace et c’est avec beaucoup de courage que Max Kohn, de livre en livre insiste sur l’importance de ce retour freudien aux sources.

Max Kohn
Préface par Robert Samacher

Je rappelle quelques titres d’ouvrages qui dans leur chronologie, situent ce parcours et cette quête : Freud et la bêtise de Chelm, Mot d’esprit, inconscient et événement, Traces de psychanalyse, Vitsn, mots d’esprit yiddish et inconscient, Le préanalytique : Freud et le yiddish (1877-1897) .

Quelle est la visée de Max Kohn dans cet ouvrage, il le dit d’emblée dans son introduction : « Que peut être la place du récit clinique chez les psychanalystes ». Il rappelle que les Etudes sur l’hystérie ont un caractère fondateur. Le sujet n’est plus traité en extériorité comme dans une observation psychiatrique. Le champ psychanalytique est support d’un discours où la parole propre du sujet est le seul outil de travail, et cette parole ne peut avoir une portée que du fait de la présence du psychanalyste, c’est entre ces deux présences que s’institue le transfert, levier de la cure. Ce dispositif, comme le souligne Max Kohn, impose « un lien organique unissant la narration clinique, l’événementiel et la recherche théorique ».

Qu’entend l’auteur par narration clinique ? Comment du fait de l’association libre ouvrant sur toutes les occurrences du discours, une histoire de vie peut-elle être racontée avec ses méandres, ses impasses, ses réussites ? Comment faire la part de l’imaginaire, de ce qui est méconnaissance et protège le sujet, du Réel auquel il se heurte et du Symbolique qui le fait sujet de sa parole dans ce qui constitue sa réalité. Quel dispositif mettre en place pour que le sujet puisse faire entendre sa division et l’ouverture de son inconscient afin que les signifiants refoulés et qui l’aliènent, puissent émerger et chuter, donnant accès à une vérité qui lui est propre, témoignant ainsi de la véracité de la narration.

Narrer c’est un acte de parole qui consiste à raconter quelque chose à quelqu’un et le résultat en est la construction d’ un récit comme le souligne Max Kohn : « Il s’agit d’aborder la structure des discours psychanalytiques sous l’angle des rapports de la clinique à la théorie » en passant par la narration qui est ce que raconte le sujet, banalités ou choses qui lui importent ; la clinique se déduit de ses dits qui recouvrent des dires au même titre que les énoncés mènent à des énonciations qui font sens, c’est à ce prix que la théorie se déduit de la clinique.

S. Freud a beaucoup insisté sur la construction du récit en psychanalyse, en particulier à partir du rêve de l’Homme aux loups qu’il déconstruit en passant par la remémoration pour faire retour à un passé archaïque menant au fantasme qui recouvre le Réel de la scène primitive, mais ne s’agit-il pas d’un forçage interprétatif que propose Freud ? Elle serait une reconstruction comme le deuxième temps du fantasme fondamental « on bat un enfant » auquel le sujet ne peut avoir accès au même titre que le refoulement originaire ne peut être atteint, ces temps se déduisent logiquement. Peut-on ainsi retrouver une histoire effective ou une scène primordiale, un événement traumatique qui recouvre un Réel inaccessible parce qu’inatteignable ? Ces reconstructions auxquels font appel certaines psychothérapies, ont parfois abouti à des révélations d’abus sexuels qui n’étaient que des faux-souvenirs suggérés par des thérapeutes assimilant les fantasmes de leurs patients à des faits réels.On se souviendra avec profit de la neurotica de Freud.

La déconstruction et la reconstruction logique qui ne tient pas compte de l’impossible venant recouvrir le refoulement originaire, donne apparemment accès à une connaissance intellectuelle des hypothèses au fondement du sujet, mais reste pour lui sur le plan affectif un point aveugle qui à la longue, peut constituer une résistance. C’est ce que des psychanalystes ont reproché à Freud et serait l’un des points d’achoppement de l’analyse de l’Homme aux loups.

Néanmoins le lecteur est intéressé par ce point d’énigme, la défécation de l’enfant au moment de la vue du coït parental, manifestation de la jouissance alors éprouvé qui va marquer à jamais la libido de l’Homme aux loups. Le lecteur de l’observation suit alors cette reconstruction comme s’il s’agissait d’un roman policier avec ses clefs, ses mystères, les diverses constructions qui se recoupent, se croisent, apparaissent comme des fictions dont les acteurs sont les personnages du « roman freudien ». D’ailleurs Freud ne s’y est pas trompé lorsqu’il a écrit que ses « observations de malades se lisent comme des romans […] Je me console en me disant que cet état de chose est évidemment attribuable à la nature même du sujet traité et non à mon choix personnel. »Comme si ce type de récit « romanesque »raconté comme le fait Freud, pouvait nuire à la reconnaissance de la qualité scientifique de ce qu’on peut ramener à une étude de cas ! Pour convaincre, il fait alors appel à l’art de la rhétorique.

Max Kohn insiste sur cet aspect rhétorique que peut présenter parfois le discours psychanalytique, le discours étant entendu comme système de signifiants qui a pour visée de convaincre. L’auteur propose d’articuler la rhétorique à la métaphore, la cure est caractérisée par une activité métaphoro-métonymique, qui n’est rien d’autre dans le langage freudien que l’articulation déplacement-condensation répondant aux mêmes lois du langage. Mais c’est plutôt la métaphore qui a des effets d’ouverture pour l’inconscient et c’est aussi « la métaphore qui sert de modèle au récit clinique dans la psychanalyse ». A ce propos Max Kohn cite Paul Ricœur pour qui la métaphore n’est pas « l’écart mais la réduction d’écart ».Moment où se réduit l’écart entre la théorie et la pratique, la théorie se déduit de la clinique et non l’inverse, ce qui donne alors une cohérence à cet ensemble, le narratif aurait pour fonction de réduire cet écart. Et c’est bien la narrativité qui est au cœur de la psychanalyse que permet l’expérience du transfert. Le fait clinique peut alors se construire sans tomber dans l’exégèse et c’est en cela qu’il fait événement.

Il est événement psychique dans la mesure il est la narration d’un sujet en recherche de reconnaissance d’une vérité qui lui est propre et qu’il désire saisir dans son adresse à l’Autre, en l’occurrence, l’analyste en position de sujet supposé savoir. Si raconter ne suffit pas, comment le récit est-il entendu par le psychanalyste ? Comment ce dernier le réinterprète-t-il ? Qu’en est-il de son écoute ? Que peut-il en retransmettre, quand il en parle oralement ou qu’il en fait un écrit ? A t’il la capacité à reprendre fidèlement et à narrer sans trop interpréter le récit qu’il a entendu dans la cure qu’il a mené ? S’il insiste sur certains faits objectifs, à partir du moment où il reprend une histoire, peut-il faire une retranscription fidèle, au mot à mot, transcrire les intonations, les sonorités, les hésitations, les arrêts qui ne peuvent se faire entendre directement dans l’écriture ? Ceci veut dire que l’auteur ne peut barrer sa propre subjectivité présente dans sa façon de raconter. Peut-on échapper à la fiction romanesque alors qu’il s’agit d’une reconstruction après-coup, cependant qu’on témoigne d’une parole qui a une portée fictionnelle mais fragmentaire, et en attente d’un déploiement limité par le refoulement qui ne peut être levé dans sa totalité, dans l’impossibilité de livrer ce qui est à jamais perdu et manquant du fait du refoulement originaire. Le récit de cas dans sa dimension inventive et interprétative, est une création à deux impliquant un troisième, puisque entre les deux s’interpose le rapport à l’Autre toujours présent en tant que lieu du trésor des signifiants, mettant en jeu deux subjectivités avec la part d’arbitraire et d’indécidable que la rencontre de deux inconscients suppose.

Il ne peut y avoir psychanalyse sans mise en action du transfert, l’analyste étant le support du transfert qui permet une narration adressée à un sujet supposé savoir. Dans le déroulement de la cure, l’analyste est mis dans un premier temps en place d’Idéal du moi, support identificatoire. Si l’analysant cherche à plaire à l’analyste, il dépend de ce dernier de ne pas s’y croire afin d’éviter les effets contre-transférentiels. La mise en action des affects du passé doivent être limités aux paroles narratives, à l’analyse de ce que le sujet rejoue de son passé avec sa part affective et passionnelle dans la cure, à l’analyste à bien entendre afin d’éviter tout acting-out.

Comme le fait entendre Max Kohn, il s’agit bien d’un événement narratif qui se situe entre le témoignage oral et le témoignage écrit, celui-ci prend en compte une parole qu’il entend et en même temps produit la trace d’une expérience écrite visant à une généralisation qui fait appel à une métapsychologie, théorisation de modèles dont les racines émanent de l’inconscient avec ses formations et ses productions.

L’hypothèse fondamentale de Max Kohn est qu’« au commencement »de la psychanalyse « était le récit », ce qui veut dire la création d’un « noyau narratif » au cœur du discours psychanalytique que proposent des auteurs tels que Freud, Mélanie Klein ou Winnicott. L’auteur les distingue de la façon suivante : « Freud a ouvert un espace de pensée en marquant que le lien entre l’inconscient et sa représentation est toujours à reprendre et donc qu’il y a toujours de nouvelles histoires à raconter. »

Le récit comme l’histoire font appel à la narration, le récit n’est pas sans faire appel au mythe, comme l’évoque Max Kohn, le récit mythique « raconte l’histoire de l’humanité dans le langage » et ce n’est pas un hasard si Freud donne un socle mythique à la psychanalyse à partir de deux mythes fondateur, le mythe d’Œdipe et celui de Totem et Tabou, les Contes et légendes sont aussi des récits alors que l’histoire repose sur des faits qui pour un sujet donné, sont à retrouver dans une chronologie.

J. Lacan dans le Séminaire I « Les écrits techniques de Freud », en donne la définition suivante : « L’histoire n’est pas le passé. L’histoire est le passé pour autant qu’il est historicisé dans le présent- historicisé dans le présent – historicisé dans le présent parce qu’il a été vécu dans le passé.

Le chemin de la restitution de l’histoire du sujet prend la forme d’une recherche de la restitution du passé. Cette restitution est à considérer comme le point de mire de la technique(…)Pour Freud, la restitution du passé est restée jusqu’à la fin au premier plan de ses préoccupations(…)les questions jusqu’ici évitées, inabordées, dans l’analyse…à savoir celles qui portent sur les fonctions du temps dans la réalisation du sujet humain. » (…) « Le fait que le sujet revive, se remémore, au sens intuitif du mot, les événements formateurs de son existence, n’est pas en soi tellement important. Ce qui importe, c’est ce qu’il en reconstruit. »

D’après Lacan, Freud insiste surtout sur la face de la reconstruction plutôt que sur celle de la « reviviscence ». « L’essentiel c’est la reconstruction qui amène à réécrire l’histoire- formule qui permet de situer les diverses indications qu’il donne à propos des petits détails dans les récits en analyse. » Ce sont les petits décalages, les petites différences qui sont à repérer, à reprendre et à analyser. Chaque fois qu’un sujet répète le détail d’une narration concernant un événement du passé ou le contenu d’un rêve ou encore d’un fantasme, il s’agit d’entendre le détail, le signifiant qui apporte un autre sens et qui ouvre à d’autres significations permettant d’autres lectures, d’autres déchiffrages de l’événement, ce qui écarte toute vérité historique, néanmoins concernant l’Homme aux loups, Freud tient à situer la date précise de la scène primitive (autour de 18 mois) que l’enfant voit ainsi que la la défécation qui s’en suit. Ces événements vont être déterminants dans l’orientation que l’Homme aux loups donnera à sa sexualité. Ce n’est plus du narratif et de la remémoration dont il est alors question mais de ce qui affecte le sujet présent dans la reconstruction du récit et qui relève de la répétition et de la petite différence qu’elle fait entendre. Ce qui échappe au narrateur, ce sont les enjeux inconscients que véhicule son énonciation et les objets cause de désir (objet a pour Lacan), ces restes de jouissance qui le déterminent et après lesquels il court.

Lorsque M. Kohn évoque la démarche clinique de Mélanie Klein, il souligne que cette psychanalyste pose le problème suivant : « Elle pense qu’elle raconte une histoire vraie, alors que les choses ne peuvent être que vraisemblables à partir de sa théorie. Elle propose le mythe de la lecture immédiate de l’inconscient ce qui fait dire à Max Kohn qu’ « une séance kleinienne est complètement prise dans le mécanisme de l’identification projective ». Cette « tripière géniale » « avec cet instinct de brute qui lui a d’ailleurs fait perforer une somme de connaissance jusque-là impénétrable… » ainsi qualifiée par Lacan, assène le mythe œdipien, et c’est à l’enfant en analyse à s’en débrouiller, qu’il s’y retrouve ou pas. « Dans le meilleur des cas » ajoute Max Kohn, « le récit rend la théorie vraisemblable, mais il n’en est pas moins autre que vrai, ce qui ne veut pas dire qu’il soit faux, simplement il est fictif. Dire que la théorie est vraie, c’est obliger le récit à occuper une fonction rhétorique ». Donc la théorie ne peut qu’être une fiction dont on ne peut se passer car elle prolonge la clinique en lui permettant de passer du cas individuel à un modèle généralisable. C’est à partir de ses patientes hystériques que Freud a découvert le rôle de la sexualité dans le symptôme hystérique.

« D’une certaine façon, écrit Max Kohn, Mélanie Klein ferme l’espace que Freud a ouvert parce qu’elle l’obstrue en l’occupant, elle impose des certitudes et produit le mythe du psychanalyste omniscient ». Elle suscite l’illusion d’ « une coïncidence entre le discours métapsychologique et le narratif, fermant purement et simplement la possibilité d’une aventure de l’inconscient ». Elle ne propose aucune dialectique, aucun jeu, elle réduit l’écart entre fiction et réalité. Elle donne le sentiment d’asséner des vérités alors que ce qui peut être vérité pour un sujet ne l’est pas forcément pour l’autre. C’est alors la théorie qui détermine la clinique.

Kohn évoque ensuite le récit chez Donald Woods Winnicott, de son point de vue, ce psychanalyste rouvre le récit des aventures de l’inconscient tel que Freud l’avait voulu et il l’élargit en proposant « un espace transitionnel » qui ouvre un nouvel espace dans « le rapport du rhétorique au narratif, dans le rapport du métapsychologique au clinique. » Ce qui importe ici, c’est ce qui circule entre deux sujets, analyste et patient, que ce soit des objets, des représentations et affects dans un espace potentiel où l’on peut se raconter des histoires et où l’on peut rêver, le transfert devient alors le lieu et le support du déchiffrement de ces divers échanges par exemple le jeu du « Squiggle ».

Ce n’est pas nouveau, pour Max Kohn, Freud a aussi rêvé la clinique, il le dit de la façon suivante : « Rêver la clinique, ce n’est pas simplement raconter une histoire de cas comme dans les Etudes sur l’hystérie, c’est oser s’avancer sur un terrain inconnu et peu crédible »…car « ce qu’il faut déchiffrer, c’est la place à laquelle il met le lecteur, lorsque dans un récit clinique, il introduit le rêve dans la théorie. »

Que peut-être la narration du rêve à partir de l’association libre ? Comment mettre en récit un rêve ? D’autant que le rêve est une formation de l’inconscient dont les restes se manifestent dans des bribes du registre imaginaire qui peuvent se raconter, des sensations et des perceptions qui n’ont pas suivi la voie du refoulement. Il se construit à partir des trous de la mémoire, et subit de nombreuses déformations. Celui qui s’essaie à raconter un rêve pendant une séance d’analyse est confronté à la labilité des images oniriques qui peuvent varier, à des représentations qui s’imposent du fait de l’association libre, à des vides de représentation que le sujet est amené à combler en les reliant à des éprouvés ou des événements actuels. Le récit doit alors prendre en compte une autre logique, celle de l’inconscient qui est faite de manques, de pertes, de déformations. Sensibilisé aux effets de surprise que provoque l’inconscient, l’analyste doit alors être attentif à la polysémie du signifiant et à toutes les marques de jouissance qui pourraient échapper au récit, Freud le fait bien remarquer dans le récit que fait L’homme aux rats, le moment d’horreur provoqué par le capitaine cruel lorsqu’ il raconte l’histoire du rat introduit dans l’anus. Ce qui conduit aussi au fantasme sadique.

Ce mode de narration suppose que l’analysant accepte le « laisser aller » qui suppose que la barrière du contrôle cède, laissant émerger l’imprévu, l’inattendu, ce qui fera dire au sujet qu’ « à cela, il n’y avait pas pensé ! ». C’est ainsi que se découvrent les limites de ce qui peut encore se mettre en mots, donnant ainsi un contour au champ du narratif, ce qui du Réel échappe à la symbolisation et se maintient comme impossible à dire.
Il s’agit de repérer ces moments où le sujet cherche à donner cohérence au récit et les moments où les tentatives de maîtrise cèdent la place à la divagation, à l’émoi comme affect. Ce sont aussi ces fluctuations qui sont présentes dans le rêve et qui ont amené Freud à demander que ses patients reprennent leur rêve avec leurs variantes car pour lui le récit d’un rêve est toujours difficile à comprendre, lorsqu’ils recommencent à les raconter, il constate que ces personnes emploient souvent des mots différents, ce qui l’amène à tenter de saisir un objet, l’objet du rêve qui échappe en permanence et qui permet de situer un au-delà du rêve dans sa dimension d’altérité, mais aussi ce qui échappe et se heurte au Réel. Ainsi peut être saisi le jeu entre processus primaire et élaboration secondaire qui se fait entendre dans les achoppements, les déformations, etc. Au même titre que l’on parle d’un travail de rêve, le travail sur le récit permet de repérer une dynamique de la narration qui ne cesse de transformer, déplacer, de modifier les représentations et les pensées d’un récit en livrant ce qui affecte le sujet et qu’il cherche à se cacher à lui-même.

L’analyste dans son écoute, doit être attentif à la succession des récits, à leur conjugaison, à leur opposition, à leur recoupement, à ce qui les rapproche ou les différencie. Cette écoute porte sur ce qui dans leurs répétitions, leurs variations fait entendre une autre sonorité, une autre lettre, un autre chiffre, être sensible au caractère mouvant ou figé de la narration à certains moments de son énonciation. Que signifie l’arrêt, la fuite dans le silence, quel peut être l’objet cause d’angoisse/ de jouissance qui point au lieu du manque ?

Nous constatons qu’il y a une logique inconsciente qui surdétermine le travail narratif, comme le rêve, le travail du récit fait appel aux mêmes mécanismes, si les aspects défensifs sont plus conscients, néanmoins les ratés que produit l’inconscient font que le sujet est confronté au vide, vide d’idée, pensée qui échappe, transformation des pensées du fait des effets de la censure inconsciente sur les pensées que ce soit le déni, le refus, la méconnaissance, les déformations qui se réfractent sur le flux narratif. Ces déformations sont du même ordre que ce qui agit dans le rêve, c’est ce qui est présent entre les lettres, entre les signifiants, entre les lignes et qui ne peut se dire du fait que c’est ce que le sujet se cache à lui-même et qui se manifeste du fait du refoulement, dans les actes manqués, dans les lapsus, dans le symptôme, dans le mot d’esprit qui est une formation de l’inconscient réussie puisque se manifeste alors la métaphore..
Quelle place donner au Witz et sa traduction yiddish le vits dans la pensée freudienne ? Max Kohn évoque la question du narratif à partir du modèle du Witz. L’analyste est alors mis en place d’auditeur-narrateur, il est présent en tant que bon entendeur qui authentifie le Witz. C’est sur le terrain du Witz, vits en yiddish que Max Kohn a aussi déployé ses talents de narrateur en reprenant des histoires juives, il a cherché à souligner en particulier l’enjeu de la métaphore qui découle pour Freud du décalage entre le Witz allemand et le vits yiddish, sur ce qui peut rapprocher ces deux langues tout en les différenciant, Freud aurait étudié ses Witz à partir de recueils allemands, traduits du yiddish. Il a pu jouer des ambiguïtés, être saisi par l’inquiétante étrangeté qu’il a perçues dans l’esprit de ces deux langues en dehors de toute réalité linguistique et historique. Kohn se réfère à L. Gilman, auteur qui met « l’accent sur les rapports ambigus de Freud à l’identité juive, et sur les implications de son rapport au yiddish. »Pourtant, pour Max Kohn, « sans le yiddish, Freud n’est pas Freud ! »

Les vitsn sont autant d’histoires qui circulent dans la culture juive, comme le repère Max Kohn, elles ne sont jamais définitives et peuvent varier en fonction du locuteur et du public qui les reçoivent. Ces récits s’adressent aussi à un Autre qui témoigne de leur pérennité et des possibilités de leur variation liées à leur mode de narration en fonction de contextes changeants liées à l’événement.

Que ce soit le narrateur ou l’auditeur, toute parole, du fait de la métaphore, support de l’équivocité du signifiant ouvre à des multiples interprétations. Il n’est donc pas étonnant que dans la tradition talmudique les commentateurs reviennent en permanence sur les interprétations du texte sacré. Nous retrouvons cette tradition juive dans la psychanalyse, « une parole ne peut faire autorité si elle n’est pas discutée », s’il n’y a pas en permanence commentaire et reprises des différentes interprétations en faisant retour sur le texte et sur l’étude de ses variantes.

Il n’y a pas de croyance qui ne puisse être discutée, et cela est particulièrement pertinent concernant la psychanalyse pour considérer comme le souligne Max Kohn que « les récits psychanalytiques n’engagent pas « a priori » la croyance, c’est la raison pour laquelle il lui a paru important de dégager la dimension exégétique et herméneutique de la psychanalyse, pour lui restituer sa place d’événement conceptuel et narratif qui n’engage pas la croyance…Ce qui veut dire que le « narratif soigne, donne à penser sans y croire ». L’idée que propose Max Kohn est que la psychanalyse ouvre sur une herméneutique qui n’est pas une croyance.

Max Kohn se réfère à Pierre Kaufman, cet auteur insiste tout particulièrement sur l’importance du concept de construction chez Freud par rapport à celui d’interprétation. Pour Max Kohn, c’est le lien entre l’exégèse et l’herméneutique qui est défait par la psychanalyse…La démarche analytique est intégrative car elle tente d’articuler des éléments épars, qui en apparence ne sont pas reliables, qui n’ont jamais été dits, elle suscite un processus de liaison, de cohérence, d’intelligibilité qui pour Freud répond au mouvement de la pulsion de vie. L’énergie mise à narrer, à construire un récit relève de la dynamique pulsionnelle qui mène à de nouvelles significations apportant une compréhension des événements de sa propre vie.

Néanmoins, l’analysant peut chercher à convaincre de la véracité de son récit mais ce n’est pas dans la conviction que réside la vérité. Il ne s’agit pas de croyances mais des effets de vérité que produisent les récits qui se recoupent, qui se complètent, qui se contredisent, qui changent parfois de direction, ce sont dans les coupures, dans les hésitations, dans les manques de mot que se découvrent de nouvelles interprétations qui font sens et qui ont des effets de vérité, la scansion bien placée peut aider à cette découverte. C’est l’analysant qui fait essentiellement ce travail de narration du fait de la présence de l’analyste témoin, avec son écoute flottante et cependant attentive aux achoppements, aux répétitions, aux équivocités du récit qui se déploie à partir de cette capacité à faire des liens au fur et à mesure de la narration, ces liens concernent aussi bien l’analysant que l’analyste…

Parce qu’il tient sa place, l’analyste aide à faire des liens entre affects et représentations, entre signifiants et signifiés, il n’a pas à convaincre, il est en position de semblant qui fait en sorte que le travail se fasse sans que rien de lui-même, c’est-à-dire de sa propre subjectivité puisse se faire entendre et interagir. C’est à ce prix que la psychanalyse prend toute sa portée éthique.

Bien qu’au départ d’une cure l’analyste soit mis en position de grand Autre, d’Idéal du moi, il a à le reconnaître et faire en sorte de déchoir de cette position afin que tombent les identifications aliénantes. C’est à la place du mort tel qu’il est présent dans le jeu d’échec, que la division du sujet va pouvoir être interrogée afin que tous les signifiants en lien avec les identifications aliénantes puissent tomber et que le sujet puisse avoir accès à sa vérité, à l’être du sujet qu’il est, on se référera aux quatre discours proposés par Lacan.

Ceci nous permet de reconnaître que logiquement le savoir concernant ce sujet en analyse est du côté du sujet et non de l’analyste, la déliaison porte sur les signifiants qui l’aliènent, permettant de se dégager d’un imaginaire qui l’empêche de renouer avec sa mémoire vive, retrouver par l’analyse des rêves et des fantasmes les objets cause de désir dégagés d’une jouissance aliénante et faire ainsi liaison avec ses propres potentialités créatrices. La narration par le biais de l’association libre mène à une parole vivante dégagée de l’emprise et de la jouissance du surmoi imposant une culpabilité source d’une inhibition et d’une sidération de la parole faisant prévaloir le versant destructeur de la pulsion de mort.

Cela n’est possible que dans la mesure où l’analyste sait tenir sa place, si la cure ouvre un espace narratif, il ne doit pas devenir un espace où les histoires qui sont racontées sont des histoires à dormir debout, c’est-à-dire des histoires qui endorment, font bouchon et empêchent tout accès au sens. A l’analyste à être vigilant, son travail est de réveiller l’analysant pour qu’il puisse apporter les signifiants qui l’aliènent au grand Autre. Ce réveil peut être l’interprétation à bon escient, la reprise d’un signifiant, la coupure, la scansion qui sont autant d’appel à la castration à entendre dans le champ de la psychanalyse comme perte de jouissance donnant accès au sens et à son être/désêtre dans son rapport à sa vérité de sujet.


Max Kohn, Le Récit dans la psychanalyse (1998), préface de Robert Samacher, collection Culture et Langage, Paris, MJW Fédition, 2014. http://www.mjw-fedition.com/